[Politique] Pourquoi le nucléaire n’est pas un détail…

Il ne se passe pas un jour cette semaine sans que l’on ne m’interroge sur le caractère potentiellement excessif de l’importance que j’accorde à la question du nucléaire et de l’énergie en politique. Plus concrètement, on me demande ou me reproche de m’arrêter à cette seule problématique, le nucléaire et l’énergie, et de ne pas voir les formidables programmes écologiques et sociaux des candidats Jadot et Mélenchon derrière cet arbre atomique.

J’ai décidé de prendre le temps d’expliciter ces raisons. En concentrant le propos autour de Jean-Luc Mélenchon, puisqu’il prédomine dans les sondages d’intentions de vote. D’expliquer pourquoi fermer les yeux sur ce détail du nucléaire ne serait pas un renoncement, mais un sacrifice.

Alors ? Sachant qu’aucun « ne va sortir du nucléaire du jour au lendemain », pourquoi ne puis-je accepter une concession là-dessus au profit des grandes causes sociales et écologistes ?

I. Le discours

J’écris ce billet avec l’intention de tourner autour du pot en me rapprochant progressivement de l’élément central de mon propos. Ce premier point n’est donc pas l’élément fondamental, mais il mérite d’être mentionné.

Yannick Jadot comme Jean-Luc Mélenchon, à chaque fois, durant cette campagne, la campagne précédente, et les cinq longues années entre les deux, qu’ils évoquaient la question nucléaire, n’ont su que mentir. Sans honte. Et je ne parle pas de possibles erreurs ou maladresses, lesquelles auront sans doute été fréquentes, mais bien de mensonge. De propos répétés d’interview en meeting et de meeting en tweet, largement contredits parfois même par les service de vérification de l’information de différents médias, mais répétés de nouveau, encore, et encore. Des affirmations identifiées et reconnues comme trompeuses par les spécialistes ou les médias, mais identifiées comme populaire dans l’électorat par les équipes de campagne, alors, pourquoi se priver…

Certains de ces mensonges sont de vieux leitmotivs de la cause antinucléaire. « On ne sait pas gérer les déchets », « les centrales tombent en ruine », « le nucléaire coûte trop cher », etc. Mais il y a eu de vraies innovations, qui répondent à la définition que je propose au paragraphe précédent. En particulier de la part de Mélenchon.

On citera notamment les 12 millions d’habitants à évacuer en cas d’accident à la centrale de Nogent-sur-Seine. « S’il arrive quoi que ce soit », comme si une centrale était une bombe thermonucléaire prête à détoner à la moindre perturbation. 12 millions de personnes touchées, un score que même Greenpeace n’ose avancer.

On citera aussi les 150 milliards d’euros du Grand carénage, le grand plan d’investissement d’EDF dans la maintenance des centrales nucléaires qui s’étend sur la période 2015-2030, que l’équipe de campagne de Mélenchon a justifiés en incluant l’exploitation en plus de la maintenance (pourquoi pas, la Cour des comptes le fait aussi) et en ajoutant, comme une invention à posteriori pour maquiller le mensonge, le coût de construction de nouveaux réacteurs. Ce qui ne fait évidemment pas partie du Grand carénage.

On citera encore les indémodables 40 ans d’âge des centrales nucléaires établi comme un maximum pour lequel elles auraient été conçues.

On citera enfin (non pas que la liste soit exhaustive, mais il est temps de l’interrompre) l’affirmation selon laquelle aucun laboratoire en France ne travaille à la recherche sur la gestion des déchets radioactifs ; affirmation largement moquée le 17 octobre et réitérée le 3 janvier, mais dont je ne trouve trace hormis ces dates et les commentaires sur Twitter.

Des affirmations fausses, débunkées, répétées : des mensonges, nous parlons donc de candidats qui n’ont aucun scrupule à désinformer et mentir sur ce sujet pourtant sensible.

Enfin, il y a cette rhétorique de la terreur, chère aux extrêmes, à laquelle Mélenchon cède sans sourciller. « Un seul coup au but, et la France serait mortellement touchée », ce n’était pas assez apocalyptique. Non, maintenant, c’est toute l’Europe qui est en péril, si ce n’est le monde entier. C’est évidemment faux, mais surtout, ça relève d’un discours populiste de ceux qui suscitent les peurs et tentent de fructifier sur ce terreau : une méthode infecte.

II. Le programme… de 2021

Ah, oui. Nous sommes plusieurs observateurs à avoir relevé qu’entre le Mélenchon de 2021, jusqu’à la fin de l’automne, basé sur le programme, l’Avenir en Commun avant sa mise à jour sur cette campagne ; le Mélenchon de 2022 et le programme de Mélenchon en 2022, il y a trois discours différents. C’est déjà motif de circonspection, mais voyons ces propos de plus près. Je le rappelle, on va se rapprocher peu à peu du cœur de mon propos ; corollaire : nous n’y sommes pas encore.

Outre les contre-vérités dont quelques exemples viennent d’être vus, le programme nucléaire de Jean-Luc Mélenchon – et celui de Yannick Jadot, dirais-je – en 2021 était d’une absurdité insensée.

À cette époque, le discours était plutôt simple :

  • On ferme les réacteurs à leurs 40 ans et on arrête la construction de l’EPR de Flamanville.
  • Corollaire : on ne dépense pas l’argent du Grand carénage pour cela (150 milliards d’euros selon lui, 75 milliards d’euros selon la Cour des comptes auxquels s’ajoutent 25 milliards d’euros de dépenses d’exploitation durant la période de prolongation) et on l’utilise au profit des énergies renouvelables.
  • On applique le scénario de transition énergétique « négaWatt » pour sortir du nucléaire en 2035 et des fossiles en 2050

II.1. L’EPR

Parlons juste d’argent, à son sujet.

Les antinucléaires considèrent que les 19 milliards d’euros qu’il aura coûté à terme l’ont été aux dépens du contribuable (alors que, là encore, c’est le client d’EDF – et ses banquiers – qui payent) et qu’il est grand temps de mettre fin à cette gabegie. Ok, on ne récupèrera pas l’argent, mais on arrêtera de vider les caisses de l’État dans ce gouffre.

Sauf que… C’est bien EDF et ses créanciers qui ont fait cette dépense. Les uns et les autres risquent de vouloir récupérer leur mise si un gouvernement interdit de force la concrétisation de l’investissement. Comme lors de la fermeture de Fessenheim, pour laquelle EDF a bénéficié d’un dédommagement par l’État pour la perte de l’outil industriel, sa valeur et sa rentabilité future potentielle.

Dans le cas de l’EPR, si les 19 milliards n’ont pas été payés par le contribuable, en cas d’abandon, ils pourraient bien l’être au final. Et, dans ce cas, sans perspective aucune de retour sur investissement.

C’est sans doute très vendeur, pour un candidat qui se veut écologiste, d’annoncer qu’il abandonnera ce projet. C’est dommage d’oublier d’évoquer ce risque pour le budget de l’État.

II.2. 40 ans, pas plus

Bon, cette histoire de 40 ans maximum, plus besoin d’y revenir, elle est fausse. Mais concrètement, arrêter les réacteurs à 40 ans, ça se traduit comment pour le système électrique ?

Voici le parc nucléaire français, exprimé en mégawatts, historique et à venir avec une fermeture des réacteurs au terme de leur quarantième année après leur mise en service commercial.

D’un état initial à 63 100 MW, il faudrait descendre, dès l’année de l’élection, à 46 000 MW. Un quart du parc nucléaire à supprimer. À la fin du mandat, resteraient 21 300 MW. Un parc réduit de deux tiers. En 2035 ne subsisteraient plus que 6 000 MW, 10% du parc. La sortie du nucléaire ne serait alors plus qu’une formalité.

Par contre, c’est profondément infernal. Une transition aussi rapide, qui n’est pas sans rappeler celle prévue par la Belgique (où 7 réacteurs nucléaires couvrant 60% de la production d’électricité du pays devaient fermer brutalement en 2025), implique nécessairement le recours massif aux importations d’électricité et de gaz, ainsi qu’à la construction des centrales ad hoc, et donc un renoncement total à la question climatique. Un peu embarrassant pour un candidat qui se propose en champion de l’écologie… Encore plus alors que la fin 2021 était marquée par une crise en Europe avec une envolée du prix de l’énergie et en particulier du gaz. Et il est évidemment impensable de miser sur un développement des énergies renouvelables et du stockage dans cette temporalité.

Je le dis autrement : la fermeture du parc nucléaire à 40 ans d’âge impliquait, dans le meilleur des cas, un renoncement à l’objectif de neutralité carbone et l’acceptation d’une hausse très marquée des émissions nationales de gaz à effet de serre. Et dans le pire des cas, celui où l’on n’aurait su prévoir et mettre en œuvre les approvisionnement en électricité et en gaz et les centrales à gaz nécessaires, ce programme impliquait un effondrement du système électrique française et une crise économique et sociale digne de la seconde guerre mondiale.

Allez nous parler de faire passer le programme social et écologiste devant, sachant cela…

Mais bon. C’était 2021. Autre âge.

II.3. Le Grand carénage

Une manne de 150 milliards d’euros ! Que l’on pourrait réaffecter aux énergies renouvelables ; rendez-vous compte !

Non. L’investissement en question est financé par EDF, ou plutôt par la dette d’EDF, et doit être couvert par la rente de la vente d’électricité durant les dix à vingt années supplémentaires de production des réacteurs.

Comptons qu’un parc nucléaire de 60 000 MW qui produit durant dix années supplémentaires avec un facteur de charge de 70% et un prix de vente moyen de l’électricité à 42 €/MWh (entre les tarifs régulés, les prix de marché, l’ARENH… C’est une hypothèse qui en vaut une autre), le chiffre d’affaire résultant est de 155 milliards d’euros. Poussez à 20 ans, c’est le double. Bon, au-delà de ces calculs de coin de table, il est largement admis que la prolongation de réacteurs nucléaire est une opération extrêmement rentable. C’est même le moyen le plus économique de produire de l’électricité bas-carbone

Par contre, si l’on ne prolonge pas les réacteurs, cette rente future n’existe plus, donc l’argent du Grand carénage n’existe plus. Donc il ne faut pas escompter le réorienter vers d’autres secteurs.

Les calculs ne sont pas bons…

Mais bon. C’était 2021. Autre âge.

II.4. NégaWatt 2017

2017, oui… C’est la date de la dernière mise à jour du scénario négaWatt. Plutôt bienvenu pour la campagne de 2017, mais ses conditions initiales étaient 2015… Or, en fin 2021-2022, faire campagne sur la base d’un rapport qui se base sur l’année 2015, c’est délicat. Évidemment, la partie [2015-2022] du scénario négaWatt ne s’est pas réalisée, et ça a des répercussions sur toute la suite.

Ainsi, dans les milieux informés, il était de notoriété publique que le scénario négaWatt allait être mis à jour en 2021 ou 2022. Et il était donc évident que La France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon tenaient un discours incohérent, irréaliste et obsolète.

Et, ce que je tiens pour un grave manque de sérieux, Mélenchon et son équipe de campagne n’en savaient rien et ont été surpris par l’annonce d’un nouveau scénario à la mi-octobre 2021. Ils ont aussitôt annoncé caler leur programme dessus, mais cela a valu à Mélenchon d’être confronté à ses contradictions sur le nucléaire, le calendrier de sortie glissant de 2035 à 2045.

Le point positif, c’est qu’avec le changement de scénario, Mélenchon garde un objectif de sortie des fossiles en 2050 mais la sortie du nucléaire n’est plus 15 ans en avance, trahissant un certain sens des priorités. Le point négatif, c’est que Mélenchon a voulu garder la face en annonçant qu’il ferait, autant que possible, en sorte de sortir du nucléaire plus tôt que prévu dans ce scénario.

J’avais fixé un objectif de 2030. Je ne veux pas de blocage sur les dates. Mais je prends l’engagement de tout faire pour aller plus vite que le scénario 2045.

à France Inter

Ce qui traduit un sens des priorités qui n’a pas changé…

Mais bon. C’était 2021. Autre âge.

M’enfin, ça fait beaucoup d’incompétence, d’omissions et d’ambiguïté, tout ça.

III. Le programme… de 2022

Même si certains mensonges sont restés fermement accrochés (cf. § I), sur le calendrier de sortie du nucléaire, Jean-Luc Mélenchon a dû mettre de l’eau dans son vin. Pour ce qui est du scénario négaWatt comme référence, si de nombreux militants – peut-être même Mélenchon lui-même – continuent à l’invoquer, dans la pratique, ça s’est singulièrement compliqué : à l’heure où j’écris ces lignes, à 34h de l’ouverture des bureaux de vote, à deux heures de la trêve électorale, le scénario négaWatt 2022, annoncé en octobre, n’est pas encore paru.

Ainsi, si l’on considère ce scénario comme le programme de transition énergétique de Jean-Luc Mélenchon, alors l’on peut en déduire que ce dernier part au premier tour sans programme de transition énergétique. Ce qui est quelque peu embarrassant pour le candidat champion de l’écologie.

Son équipe de campagne, pas folle, indique que leur programme est donc basé sur le scénario M0 de RTE, dans sa variante « sobriété ». Sortie du nucléaire en 2050. Mais… Il me semble que jamais Mélenchon n’a mentionné ces scénarios, à se demander s’il en a connaissance. Un exemple de décalage entre le discours de Mélenchon, le discours de son entourage, et les programmes de La France Insoumise, et de « l’Avenir en commun », ces derniers ne mentionnant aucune trajectoire.

Pas de programme de transition énergétique, donc.

Il ne serait plus à présent question que de planifier la sortie progressive du nucléaire au fur et à mesure de la montée en capacité des énergies renouvelables.

Alors le grand écart avec le Jean-Luc Mélenchon est sévère. D’un arrêt de tous les réacteurs à 40 ans et abandon du Grand carénage, soudainement, on prolonge les réacteurs et on sort progressivement du nucléaire. Évidemment, ça implique de mener le Grand carénage à son terme (ou de prolonger les réacteurs sans maintenance et sans salaire pour les employés). Et de reconnaître que les cent mille répétitions de la limite maximale de 40 ans étaient toutes trompeuses.

Toutefois, ça n’a pas l’air de le déranger de parler de sortie progressive et de menace existentielle pour la nation, l’Europe et le monde entier. La rhétorique de la terreur… Par intermittence.

En revanche, avec cette idée de prolongation, je ne parle que de contradiction entre « Mélenchon fin 2021 » et « Mélenchon début 2022 ».

Cependant, même sans faire de comparaison entre deux temps… « planifier la sortie progressive du nucléaire au fur et à mesure de la montée en capacité des énergies renouvelables ». Vous l’avez ?

Les deux idées sont contradictoires. On ne peut pas prétendre planifier quoi que cela si l’on se prépare à adapter, au jour le jour, le calendrier de sortie du nucléaire en fonction des progrès des énergies renouvelables. C’est bête, mais j’ai le sentiment que pas grand monde n’a percuté sur cette contradiction. Le petit résidu de programme de transition énergétique, lequel tient en trois ou quatre phrases, parvient à être incohérent.

Pourtant, planifier, c’est important. Surtout en matière d’énergie, où les infrastructures mettent des décennies à s’ériger pour ensuite fonctionner un demi-siècle au bas mot. Et encore plus en matière d’énergie nucléaire car, dans ce domaine plus que tout autre, tout se planifie au temps long, souvent séculaire (10 ans d’études, 10 ans de chantier, 60 ans de service, 20 ans de démantèlement… On y est). Mais Jean-Luc Mélenchon ira au premier tour sans aucune planification de l’énergie et du nucléaire.

IV. Le péril électronucléaire

En surface, tout ceci révèle un sérieux manque… de sérieux.

Par contre, sous la surface, ça se complique. Nous rentrons à présent dans le cœur du sujet.

Le parc nucléaire français vieillit, c’est un fait. Nous l’avons vu précédemment, si nous devions envisager un arrêt des réacteurs à 40 ans, nous perdrions les deux tiers du parc en un mandat. Cependant, aujourd’hui, grâce au Grand carénage, le scénario de référence est le suivant :

  • Porter à 50 ans d’âge les 32 réacteurs de 900 MW, de conception globalement plus ancienne
  • Porter à 60 ans d’âge les 24 réacteurs de 1300 et 1500 MW

C’est un scénario qui se veut réaliste, sans être trop pessimiste, ni trop optimiste (lorsque l’on parle d’aller au-delà de 60 ans, on rentre clairement dans un optimisme hasardeux aujourd’hui).

Scinder ainsi le parc en deux permet également de lisser la chute, et non pas seulement la repousser. Et donc évite d’exiger à « ce qui viendra après » de se développer aussi abruptement que le parc nucléaire actuel dans les années 80.

Se pose évidemment la question de ce que l’on met après. Les scénarios « M » de RTE, avec ou sans sobriété, avec ou sans réindustrialisation, ouvrent la perspective de faire sans nucléaire. Cependant, au prix d’efforts très importants sur le déploiement de l’éolien terrestre et en mer, du solaire photovoltaïque en parcs et en toitures, d’investissements lourds dans le réseau électrique (notamment les interconnexions aux frontières), de contraintes de flexibilité sur les usagers qui s’ajoutent à celles de la sobriété… Le tout, sous condition d’actions lourdes, très rapides.

Pour des investissements plus élevés, avec davantage de risque d’échec, et un impact environnemental sensiblement supérieur, par rapport aux scénarios « N », qui proposent le même objectif de neutralité carbone en 2050 mais avec un renouvellement plus ou moins important du parc nucléaire.

Privilégier les scénarios M aux scénarios N est un choix qui se défend et se respecte. Mais qui a un prix et fixe des impératifs qui n’ont pas été abordés par Jean-Luc Mélenchon dans sa campagne ni inscrits dans son programme ; des incertitudes, des surcoûts et des contraintes qu’il n’a pas eu l’honnêteté d’exposer à son électorat.

Jean-Luc Mélenchon se contente généralement d’en appeler aux cerveaux du pays, aux ingénieurs et aux chercheurs, aux nouvelles technologies de l’énergie, celle de la pente qui descent, les panneaux luminescents de Montparnasse, les hydrolienne et l’énergie houlomotrice. Rien de cela ne s’inscrit dans la réalité, dans la temporalité et dans l’ampleur de l’enjeu.

La temporalité et l’enjeu…

RTE, dans ses scénarios « N », indique qu’il est encore temps, bien qu’urgent, de lancer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, lesquels seront amenés à prendre le relais d’une partie du parc actuel lorsque les réacteurs correspondants seront en fin de vie.

Cela pourrait donner une transition de ce genre là (dans ce graphe, le calendrier de construction de nouveaux réacteurs est dans la limite haute de ce que considère RTE).

On note que l’on va vers un fort déficit dans les décennies 2030 et 2040, pendant lesquelles RTE compte sur les énergies renouvelables et les interconnexions pour compenser, malgré la hausse prévisible de la consommation d’électricité.

Maintenant, imaginons que Jean-Luc Mélenchon soit élu, qu’il ne touche pas à ce calendrier de fermeture du parc actuel (malgré ses discours volontaristes et alarmistes) ni au chantier d’EPR à Flamanville, mais gèle les perspectives de construction de nouveaux réacteurs en misant sur « la recherche » pour proposer une alternative, et sur les énergies renouvelables pour lesquelles il n’affiche pas une ambition digne du scénario M0.

L’industrie nucléaire, qui se prépare à remonter en puissance, après avoir payé le prix fort (à Flamanville) le réapprentissage de la construction de réacteurs, devrait stopper son élan. Sans perspective, les personnels ayant acquis de la compétence sur les chantiers de Flamanville, Olkiluoto, Taishan et Hinkley Point C s’en iraient vers d’autres horizons. Les filières de formation, des lycées professionnels aux écoles d’ingénieurs, resombreraient dans le déclin et fermeraient probablement assez rapidement.

Les alertes répétées, depuis des années, sur la sécurité d’approvisionnement et le réseau électrique deviendraient de plus en plus pressantes : système électrique en fin de vie, ambition modeste de renouvellement des infrastructures et de déploiement des énergies renouvelables, pas de renouvellement du parc nucléaire. Une chute vers la pénurie d’énergie.

Imaginons qu’en 2027, au terme du mandat, l’on reparle de renouveler le parc nucléaire. Mais alors, ce ne sont pas cinq années qui auront été perdues, mais, avec la déliquescence de la filière nucléaire, des formations aux compétences actives, ce seront dix, quinze années ? Il serait impossible de rattraper le coup.

V. Quelle issue ?

Quelles seraient nos options pour éviter l’effondrement du système électrique à l’horizon 2050 pour avoir, en 2022, élu un candidat sans programme de transition énergétique, qui ne prévoit que de faire de la recherche et planifier, des années en retard ?

V.1. L’option heureuse

On s’approche du miracle, mais l’option heureuse consisterait à avoir réussi à se mettre, d’ici là, dans la configuration d’un des scénarios M de RTE. Et ce en ayant pris du retard sur la période 2020-2027. Des progrès technologies majeurs dans les réseaux et infrastructures de stockage, un changement radical de l’opinion publique qui se met à demander des éoliennes et centrales solaires partout…

Est-ce là votre pari ? Voter pour un candidat qui annonce une sortie aussi rapide du nucléaire que possible et ne prend pas au sérieux les enjeux identifiés par RTE pour remplacer le nucléaire, en espérant d’une part, un quasi-miracle et, d’autre part, qu’il ne tienne pas ses promesses sur le nucléaire en permettant un prolongement aussi longtemps que possible et, enfin, qu’il parvienne à répondre aux enjeux (ou, du moins, à ne pas faire prendre un retard irrattrapable) sur les énergies renouvelables, la sobriété, la flexibilité ?

Avez-vous seulement conscience que c’est un pari extrêmement incertain qui, même s’il devait s’avérer gagnant, aboutirait à une trajectoire elle-même fortement incertaine (le scénario M0 étant le plus délicat de ceux produits par RTE) ? Et qui, s’il devait être perdu, amènerait à l’une des options suivantes ?

V.2. L’option pragmatique

Sur un modèle belge, allemand, ou cohérent avec les anciens scénarios de Greenpeace, Sortir du nucléaire, négaWatt, peut-être également EELV : recours en urgence aux énergies fossiles pour combler le creux entre la fin du parc nucléaire actuel et le jour où les énergies renouvelables seront matures.

Nous en revenons au paragraphe II.2. de ce texte. Un renoncement aux ambitions climatiques de la France, pour avoir voulu prendre le risque d’un champion de l’écologie, nonobstant le « détail très secondaire du nucléaire ».

Au-delà de la problématique climatique, mentionnons également les autres complications liées aux ressources fossiles : leur raréfaction, et la dépendance qu’elle engendre à certaines puissances peu fréquentables. Dépendance laquelle est, n’en déplaise aux rumeurs, sans commune mesure avec la dépendance aux importations d’uranium, cette dernière devant plutôt être mise sur le même plan que la dépendance aux autres métaux nécessaires à la transition énergétique : cuivre, zinc, nickel, fer…

V.3. L’option surprise

S’il devenait, dans ce futur hypothétique de 2027, encore plus évident qu’aujourd’hui qu’un renouvellement du parc nucléaire s’impose, le retard pris pourrait être en partie compensé par la prolongation des réacteurs.

Par exemple :

Aujourd’hui, la prolongation de certains réacteurs au-delà de leur soixantième année est considérée comme une forte incertitude du scénario N03 de RTE. Dans le cas que je présente ci-dessus, je prolonge tous les réacteurs à 70 ans et ne fais que limiter le déficit de capacité, sans le supprimer.

Cette option, pour être levée, pourrait nécessiter des renoncements sur l’ambition française en matière de sûreté nucléaire. Dit autrement : on accepterait un fonctionnement des réacteurs malgré une sûreté inférieure à nos exigences standard pour éviter la pénurie.

Un potentiel recul en matière de sûreté nucléaire avec des réacteurs maintenus en service plus longtemps que normalement acceptable, pour avoir voulu prendre le risque d’un champion de l’écologie ayant vendu une parti de son programme sur le rejet de la menace nucléaire.

V.4. L’option noire

Il est également envisageable que les espoirs énoncés au V.1. ne se concrétisent pas, que l’on se refuse à construire un parc de centrales à gaz ou que l’on ne puisse s’approvisionner autant que nécessaire en gaz, et que l’on aie fermé les réacteurs en enterrant toute possibilité de les prolonger, même dans des conditions de sûreté dégradées.

Auquel cas, c’est une pénurie d’énergie que la France affronterait, avec des conséquences que très peu de personnes savent appréhender. Mais dans un monde où il devient plus que jamais difficile de se chauffer et se déplacer, où seuls les nantis dotés de groupes électrogènes conservent le confort de l’électricité l’hiver, il y a fort à parier que les ambitions écologiques et de progrès sociales qui justifièrent un certain choix en 2022 ne soient plus qu’un lointain souvenir

VI. Conclusion

Ce texte, infiniment trop long, vise à expliquer pourquoi, selon moi, le discours écologiste sur le nucléaire peut très difficilement être relégué au second plan pour justifier un vote pour ces candidats. Le choix du renoncement à la problématique nucléaire est le choix du report à plus tard de problèmes majeurs, un sacrifice plus qu’un renoncement, différé dans le temps pour se donner bonne conscience face à un candidat :

  • menteur,
  • populiste qui joue sur la peur,
  • dans la défiance des expertises techniques et scientifiques,
  • incohérent,
  • sans programme de transition énergétique.

Si vous êtes arrivé jusque là, je vous en suis reconnaissant, que votre opinion ait changé ou non. Quelle que soit votre arbitrage final sur ce sujet, j’espère avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’il soit aussi éclairé que possible…

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