La Pierre Jaune, Pt. II.

La première partie de cet article est à ce lien. Ce qui suit est le script, commenté, de la vidéo de Konbini mentionnée dans le précédent billet et rappelée ci-dessous.

La plupart de mes sources sont en lien hypertexte au fil du texte. Petite parenthèse sur une autre source :

Pour les sujets relevant de la sûreté nucléaire concernant spécifiquement le site de la Hague, je me suis appuyé sur des documents mis à disposition du public lors d’enquêtes publiques concernant des modifications réglementaires des installations. Par nature de ces documents, les informations qu’ils contiennent sont publiques. Cependant, entre deux enquêtes publiques, les documents ne sont pas laissés à disposition du public. Il me semblait les avoir trouvés, fut un temps, sur le site de l’ASN, mais pas moyen de retrouver sur quelle page. Je les avais enregistrés en local, mais donc ne m’autoriserai pas à les diffuser. Ce sont donc des sources que, j’en ai conscience, vous ne pourrez pas vérifier, mais si un point ou un autre vous semble nettement contestable, faites moi signe, et nous chercherons éventuellement une source publique à l’appui de mes affirmations. Enfin, je me suis notablement appuyé sur mes connaissances de cours et expériences professionnelles quant à la sûreté nucléaire donc en ces cas… Pas de source externe, mais même chose : si besoin, on peut creuser. Bonne lecture !

En cas d’attentat sur l’usine nucléaire de la Hague, l’État français a admis que les conséquences pourraient être, au bas mot, au moins 7 fois pires que Tchernobyl. On ne pourrait plus boire l’eau du robinet, on ne pourrait plus boire l’eau qui tombe du ciel… Le premier réflexe c’est de se raser les cheveux, se raser les sourcils et tous les poils du corps. 

Ces affirmations reviennent à deux reprises dans la vidéo. Nous en discuterons à la deuxième occurrence, lorsqu’elles seront davantage contextualisées, expliquées, justifiées.

L’usine nucléaire de la Hague stocke une quantité de combustibles irradiés absolument phénoménale et on y trouve de tout : de l’uranium, du plutonium, des produits de fission…

Un vocabulaire rigoureux voudrait que l’on dise « entrepose » et non pas « stocke », mais c’est un détail, ici. Pour rappel, la nuance, inscrite dans la réglementation française, réside dans la durée : l’entreposage est temporaire, le stockage est définitif. L’usine de la Hague n’abrite aucune installation de stockage ; en revanche, attenant à l’usine, l’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) assure la surveillance d’un site de stockage de déchets de faible et moyenne activité à vie courte. Mais pour revenir à l’usine Orano, y sont effectivement entreposés uranium, plutonium et produits de fission. Ce sont là les trois principales familles de constituants du combustible usé, et le procédé de cette usine consiste justement à les séparer pour récupérer d’une part les matières valorisées (plutonium) ou valorisables (uranium) et, d’autre part, les déchets. Ces trois constituants sont donc nécessairement présentes en quantités variables dans l’usine, soient entremêlées au sein du combustible en attente de retraitement, soit séparées à l’issue du procédé de retraitement. Et à différentes étapes intermédiaires en cours de traitement.

Bref, jusque là, c’est bon.

La grande faille de cette usine nucléaire, ce sont ses quatre piscines. Dans chacune de ces piscines, il y a des anciens cœurs de réacteurs de centrales nucléaires qui sont en train de refroidir et on estime qu’il y a 2000 tonnes dans chaque piscine de combustible irradié.

En effet, avant retraitement, le combustible usé (c’est à dire, qui épuisé son potentiel énergétique en réacteur) est entreposé dans les piscines de l’usine. Entre 3 et 5 ans en général (auxquels on ajoute préalablement 1 à 2 ans dans les piscines des centrales nucléaires), et bien davantage pour le combustible MOX usé qu’aujourd’hui, on ne retraite pas (et donc qu’on entrepose en attendant de décider de le retraiter ou non).

Il y a effectivement quatre piscines d’entreposage de combustible dans le périmètre de l’usine de la Hague, nommées NPH, Piscine C, Piscine D et Piscine E. Avec près de 10 000 tonnes de combustible entreposées en fin 2016 (9 778 au 31 décembre), l’on serait à une moyenne de 2500 tonnes par piscine. Cette petite mise à jour du nombre est sans implication.

Un simple toit de tôle comme celui d’un hangar pour fruits et légumes les protège. Si un avion tombe sur l’une de ces piscines, le vrai danger c’est qu’il n’y ait plus d’eau autour des combustibles. Un incendie gigantesque pourrait se déclencher et à ce moment-là les éléments radioactifs qui pourraient être relâchés dans l’atmosphère seraient colossaux.

Dans un tel hangar, la tôle a pour but de protéger des intempéries avant tout : pluie, vent, et détritus (d’origine végétale, insecte, animale…). En revanche, il est vrai que des tôles n’assurent pas de fonction structurelle, ou de manière très limitée. Cette fonction est donc reprise par le treillis de poutre soutenant les tôles, la structure de la piscine. Treillis qui est clairement visible dans la vidéo.

Un ancien employé de la Hague préconisait de construire une cathédrale de béton. Il faut étudier ces solutions, essayer de remédier à ce point faible.

En effet, l’on comprendra sans mal que même ce réseau de poutres n’assure qu’une protection limitée contre les agressions, et qu’une tornade ou qu’un projectile massif pourrait en venir à bout. Et face à ce risque, la « bunkerisation », l’enfermement des piscines sous une épaisse coque en béton armé, est une réponse possible. C’est d’ailleurs l’une des réponses qui a été retenue pour une future nouvelle piscine, actuellement à l’étude par EDF.

Effectivement, étudier les vulnérabilités, les risques et leurs conséquences, et chercher à y remédier est une nécessité, et une démarche continue, notamment dans le cadre des rééxamens périodiques de sûreté. En revanche, que la solution de bunkeriser à posteriori n’ait pas été retenue n’implique pas que le risque n’est pas maîtrisé.

Encore faudrait-il caractériser le risque, car vis-à-vis de la chute d’un projectile, un matelas d’eau de quatre mètres d’épaisseur a des propriétés de freinage absolument considérables. Notons également que si les parois aériennes et le toit de la piscine sont en poutres et tôles, les parois du bassin sont autrement plus épaisses et complexes, car naturellement, l’éventualité d’une brèche, peu importe qu’elle soit inopinée ou provoquée par une agression humaine ou naturelle, a toujours été dans les esprits.

Ainsi, il appartient à l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et à l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) de challenger Orano sur la tenue des piscines à un accident d’origine interne ou externe ; et il appartient au HFDS (Haut fonctionnaire de défense et de sécurité) et au SGDSN (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale) de challenger l’industriel sur sa prise en compte des risques de malveillance. Et de prendre ou faire prendre des mesures si nécessaire, ce qui ne semble pas s’imposer à l’heure actuelle, en témoigne l’extrait ci-dessous du Rapport fait au nom de de la Commission d’Enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires (2018).

« L’ensemble de ces mesures semble rendre les installations nucléaires françaises robustes face au risque terroriste :

  • une bonne anticipation. Comme l’indique M. Pascal Bolot, directeur de la protection et de la sécurité de l’État, la directive nationale de sécurité pour le secteur nucléaire traite de l’ensemble des menaces aujourd’hui concevables : « la menace externe liée à des tirs extérieurs, courbes ou directs, vers des centrales nucléaires ; les intrusions malveillantes, qu’elles soient le fait d’ONG ou d’autres organisations (…) ; les menaces internes enfin (…), les menaces cyber« . Cette analyse de la menace est actualisée deux fois par an.
  • des moyens humains significatifs. Aux 1 000 gendarmes des PSPG, s’ajoutent « le personnel de sécurité d’EDF, plus le personnel sous-traitant de sécurité d’EDF, soit des sociétés privées de sécurité, plus des personnes recrutées pour assurer le filtrage à l’entrée et le personnel de sécurité spécialisé d’Orano et du CEA. Cela représente un investissement collectif qui est loin d’être négligeable. » Environ 4 000 personnes se consacreraient à la protection des centrales nucléaires. Toujours selon M. Pascal Bolot, « en comparaison avec d’autres pays, nous sommes, en proportion du nombre de centrales nucléaires, dans le haut du spectre« .
  • des exercices réguliers. Comme l’indique Mme. Régine Engström, « nous menons également une politique d’exercices de sécurité de grande envergure (…). Nous émettons ensuite des recommandations adressées aux opérateurs et dont nous assurons le suivi. Les exercices peuvent servir à orienter la stratégie de réponse à la gestion de crise, orienter les contrôle en inspection, pointer les sujets qui nécessitent des réflexions approfondies ».

Mme. Régine Engström insiste « sur le fait que l’AIEA avait jugé, dès 2011, que le dispositif de de sécurité nucléaire français était solide. Une nouvelle mission de cet organisme, sollicitée par le Président de la République, s’est déroulée du 12 au 28 mars 2018, conduite par neuf experts internationaux désignés par l’Agence. Elle vient de confirmer que le dispositif de sécurité nucléaire français était ‘bien établi et robuste’ « . Enfin, selon M. Nicolas Hulot, ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire, « si l’on en croit les missions internationales qui viennent évaluer de temps en temps nos propres dispositifs, il faut objectivement reconnaître que nous sommes plutôt bien dotés, mais cela ne signifie pas, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, que le risque est totalement maîtrisé« . »

Vous l’aurez lu ici. Selon Barbara Pompili (auteure du rapport dont il est question ici) et Nicolas Hulot, deux ministres de l’écologie, tour à tour, et anti-nucléaires notoires, la sécurité des installations nucléaires françaises n’est pas un sujet d’alerte, simplement de veille et d’amélioration continue.

Et, pour conclure sur cette partie, vous aurez noté que, si Geoffrey Le Guilcher a raison d’affirmer que « Il faut étudier ces solutions, essayer de remédier à ce point faible », l’organisation de la sûreté et de la sécurité nucléaires en France ne l’ont pas attendu pour y penser.

On se retrouve dans une troisième partie pour la suite de l’interview…

5 réflexions sur « La Pierre Jaune, Pt. II. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s