Déchets #4 De génération en génération ?

Très court thread…

Petit rappel sur les déchets nucléaires…
Vous le savez tous, certains, parmi les plus nocifs, demeurent dangereux pendant des durées qui dépassent de très loin la portée humaine.

Aujourd’hui, le risque qu’ils induisent est extrêmement faible : leur gestion, leur entreposage (=temporaire) est aisé. Les risques sont très bien maîtrisés et il n’y a aucune raison de craindre une dégradation de la sûreté à court à moyen terme. Néanmoins, cette sûreté est acquise au prix d’un travail perpétuel de surveillance, de maintenance des installations, et, éventuellement, périodiquement, de reconditionnement des déchets.

Et tant que la sûreté des déchets est assurée de la sorte, chaque génération est en charge des déchets de toutes les générations précédentes. C’est ainsi que, dans ma vie professionnelle, je me retrouve à étudier des déchets produits quand mon grand-père avait mon âge actuel. Et mon salaire pour faire ces études, on le paye au travers de nos factures électriques.
Ce n’est pas grave, c’est même normal : toutes les actions humaines à un instant donné peuvent avoir des répercussions des années après. Je ne blâme personne. Je ne m’en plains pas.

Toutefois, nous parlons de déchets dont la gestion doit être assurée pendant des dizaines de millénaires pour que la sûreté demeure.
QUI peut affirmer que les moyens financiers, humains et technologiques actuels se renouvelleront à de telles échéances ?
Personne, j’espère ? Autrement dit, l’entreposage, comme actuellement, n’est pas durable. C’est une solution viable à court terme et qui engage chaque génération N+1 à continuer l’effort, presque indéfiniment.

De là vient l’idée du stockage : définitif, irréversible. On travaille à mettre en oeuvre un moyen de gestion qui pérennise cette sûreté… Sans requérir, à terme, la moindre implication humaine, financière, technologique. Sans engager nos descendants à continuer l’ouvrage. Et c’est de cet objectif que descend le stockage géologique, un jour concrétisé par Cigéo. Venir assurer le long terme ; libérer les générations futures – passé une certaine date – de cette charge.

Ainsi, vous comprendre que l’entreposage, autrement dit le renouvellement de la gestion court terme que l’on assure aujourd’hui, n’est PAS une alternative au stockage.
C’est une solution d’attente.

Je répète : l’entreposage n’est PAS une alternative au stockage. Ceux qui l’affirment mentent. Par ignorance ou délibérément, mais ils mentent.

L’entreposage, c’est ne rien faire de plus qu’aujourd’hui, et laisser aux générations futures le soin d’agir à notre place. Ou de ne rien faire non plus, continuer comme aujourd’hui, et elles-mêmes déléguer à leurs propres descendances.

Entreposer plutôt que stocker, c’est cacher les questions de long terme sous le tapis.
C’est procrastiner, en se disant que quelqu’un fera bien quelque chose un jour. Ou que l’humanité disparaîtra avant, et advienne que pourra.

Ce pour quoi aujourd’hui militent les antinucléaires, c’est précisément ce qu’ils ont dénoncé depuis les 50 dernières années. Ils ont retourné complètement leur veste, en panique devant l’idée qu’une gestion à long terme soit mise en œuvre… et les prive d’un des principaux éléments de langage dont ils dépendent pour leur business / politique de la terreur.

Un regard d’outre-Manche en complément. 4 tweets à dérouler.

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Déchets #3 Greenpeace révèle la carte des déchets radioactifs

Disclaimer :
Ce thread / cet article s’apparente à un débunk d’une publication de Greenpeace France, notamment reprise dans un article du Parisien servant de support à ce décorticage. Retrouvez l’article du Parisien ici. Malgré quelques erreurs dans ce dernier, ce n’est pas l’article que je dénonce, mais le discours tenu par Greenpeace et les pseudo-révélations dont ils se targuent. L’article du Parisien n’est qu’un support, qui a été choisi pour la carte qui y est jointe… Vous allez comprendre dans la suite.

Alors que nous raconte le Parisien ce matin ? Et bien que Greenpeace a établi une carte des sites de stockage et transport des matières et déchets radioactifs, « une carte que nous nous sommes procurée en exclusivité ».

Qu’ils se sont procurés, hein. Elle n’a pas été livrée gentiment avec le communiqué de presse tout prêt-à-diffuser, personne n’irait imaginer ça. #Ghostwriting ? Rhoooo, tout de suite les grands mots…

Bon, cette carte, à quoi ressemble-t-elle ? Celle du Parisien est la même que celle de Greenpeace, à ceci près qu’ils prennent des couleurs différentes pour les axes de transport (on y reviendra) et les sites d’entreposage/stockage.

Carte dans l’article du Parisien
Carte sur le site de Greenpeace France

La version du Parisien a une grande qualité, c’est qu’elle dispose de filtres pour éliminer les points de transport et n’afficher que les entreposages/stockages. Et alléger la carte d’un tas de trucs pas très pertinents.

La carte du Parisien, avec et sans filtre sur les transports

Oui, non, parce que quand même, parlons-en des transports. C’est quoi ce délire de mettre des points pour les transports ? Mettre les routes/voies ferrées en couleur, ou faire des flèches, ça aurait pas été plus pertinent ? Parce que là, les mauvais esprits comme pas-du-tout-moi pourraient très bien aller dire que sur la carte de Greenpeace, les transports servent surtout à remplir des zones qui seraient vides et trop peu anxiogènes sans ça.
Comme ne le laisse pas du tout penser la ligne de points bleus entre Lyon et Dijon, ou les deux lignes qui partent des Pays de la Loire vers Caen. Deux régions bien vides quand on enlève les transports, il est vrai.

Mais bon, s’il n’y avait que ça qui n’allait pas, ça serait la dose quotidienne de peur fournie par Greenpeace, habilement gérée par le Parisien qui fournit ces filtres pour avoir quelque chose d’un peu plus… Factuel. Et ça aurait été bien.
Hélas, y’a d’autres choses qui clochent.
Comme par exemple, les mines. Dans les sites d’entreposage/stockage de déchets/matières (je vais juste dire « sites » dans la suite, sinon c’est chiant), il y a quelques anciennes mines d’uranium.

Alors oui, les mines contiennent leurs propres déchets, donc je conçois qu’on les fasse apparaître sur la carte. Pourquoi pas. Toutefois, sur l’explication de la « méthode » de la carte, Greenpeace nous apprend qu’il y aurait plus de 200 mines. Ils disent aussi n’en faire apparaître quelques unes, j’en compte 15.
Je comprends qu’ils ne mettent pas les 200, mais pourquoi 15, pourquoi celles-là… La méthode ne l’explique pas. De là à dire que c’est pour compléter le remplissage des zones un peu vide…

Au final, sur la carte, déduction faites des points qui représentent des transport (45% du total) et de ceux qui représentent des mines (10%), moins de la moitié représentent de vrais sites. C’est à l’infographie ce que le bourrage des urnes est à la politique, si vous voulez mon avis.

Et si vous le vouliez pas, désolé, c’est fait maintenant.

Bon, la catastrophe médiatique ne s’arrête pas là.
L’inénarrable Yannick Rousselet, chargé de campagne antinucléaire chez Greenpeace France (ce type a pour métier d’être antinucléaire, c’est quand même particulier) nous gratifie dans cet article de quelques habiles tirades à la médiocrité toute Greenpeacesque.

Parce qu’il faut savoir qu’une carte semblable, l’Agence Nationale pour la Gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA) en met une à disposition, actualisée tous les 3 ans, très détaillée, sur le site de son Inventaire.

La carte est très détaillée, munie de filtre pour trier les déchets géographiquement mais aussi par catégorie (très faible activité, haute activité…), par origine… Si la transparence avait un portail, ce serait celui-ci !

Du coup,

Quelle est la valeur ajoutée par la carte de Greenpeace ?

me demanderez-vous ?

Et bien c’est une très bonne question ! Je pense que même les journalistes se sont un peu interrogés, parce que tous les articles que j’ai vu mentionnent la carte de l’ANDRA, je crois.

Et bien ce que nous apprend Rousselet, directeur de campagne antinucléaire chez Greenpeace France, c’est que leur plus-value, c’est de retirer de l’information.

C’est à dire que là où l’ANDRA vous donne les types de déchets, leur volume, leur activité…

Et vous donne des filtres pour une recherche assez fine – sans parler de la possibilité de télécharger les tableurs pour pousser la recherche – Greenpeace vous retire toute information potentiellement utile. Après tout, des déchets nucléaires sont des déchets, non ?

Le meilleur étant la petite sortie de Rousselet dans l’article du Parisien.

« L’Andra mélange les torchons et les serviettes. En y incluant par exemple des déchets issus des activités médicales. »

Donc Greenpeace a appliqué un filtre pour retirer les déchets du médical. Sans doute des déchets gentils. Ou de la radioactivité gentille. Par contre, ils ont retiré toute autre nuance. Et ont laissé mélangés le nucléaire électrogène, militaire, et les mines. Oh, et les industries de traitement des terres rares, qui produisent aussi des déchets radioactifs.

Les torchons, les serviettes, tout ça…

Y’a juste rien qui va dans la démarche de Greenpeace… Ils pompent des données publiques, en font une carte allégée de toute la transparence exigée à l’industrie nucléaire, avec des méthodes douteuse d’accroissement du caractère anxiogène, et se posent en héros.

Maintenant, au-delà de Greenpeace, y’a des trucs pas brillants de la part des journalistes… Je reviens sur l’article du Parisien :

Extrait de l’article

Ben ouais mais non… Ce sont 4% du combustible usé, qui sont vitrifiés… Soit 3000 ou 4000 m3 de déchets. Pas 4% des 1,6 millions de mètres cubes de déchets, ce qui ferait 64 000 m3. Une erreur d’un facteur 15 à 20…

En plus les vitrifiés ils sont entreposés sur les sites où on fait de la vitrif’, donc Marcoule (CEA) et l’usine de la Hague (Orano). Aucunement dans les centrales.

Extrait de l’article

Et là, ça ne va pas non plus. Ça a beau être une revendication de Greenpeace France, faire classer l’uranium de retraitement en déchet, actuellement, ce n’est pas le cas, et tu n’as pas le droit de présenter une revendication comme un fait acquis.

En pratique, VTC (vies très courtes) + TFA (très faibles activités) + FMAVC (faibles et moyennes activités à vies courtes), ça représente 91% du volume de déchets, qui a déjà une solution de stockage à long terme mise en oeuvre.

Le reste représente 142 000 m3 sur un total de 1 619 000. Du coup, dire que 95% nous restent sur les bras… C’est encore foireux.

Je pense qu’on ne pourra pas mieux conclure qu’ainsi :

Déchets #2 Pourquoi la France n’essaie-t-elle pas l’autre technique, l’enfouissement en subsurface ?

On les appelle entreposage, stockage, et « séparation-transmutation ». Dans le vocabulaire courant, la différence entre les deux premiers termes n’est pas évidente, alors on va éclaircir cela.

D’après l’article L542-1-1 du Code de l’Environnement, « l’entreposage […] est l’opération consistant à placer ces substances à titre temporaire dans une installation spécialement aménagée en surface ou en faible profondeur à cet effet avec intention de les retirer ultérieurement. »
Notez le « à titre temporaire » qui a toute son importance, car le même article donne aussi la définition du stockage : c’est « l’opération constant à placer ces substances dans une installation spécialement aménagée pour les conserver de façon potentiellement définitive […] sans intention de les retirer ultérieurement ». Connaître et comprendre ces définitions est capital pour débattre de ce sujet.

Je pense qu’il est intéressant aussi de parler de l’article L542-1 qui mentionne que « La recherche et la mise en oeuvre des moyens nécessaires à la mise en sécurité définitive des déchets radioactifs sont entreprises afin de prévenir ou de limiter les charges qui seront supportées par les générations futures ».

Ce passage est intéressant car il explique pourquoi l’entreposage n’a pas été retenu comme solution aux exigences de la loi de 91 : étant par définition temporaire, l’entreposage consiste à léguer aux mêmes générations futures l’essentiel des charges et risques. L’entreposage n’a d’autre but que l’attente, l’attente de la mise en oeuvre de l’une ou l’autre des deux autres solutions évoquées : le stockage et la séparation-transmutation.
Ce dernier consiste théoriquement à séparer les radionucléides aux demi-vies les plus longues des autres éléments contenus dans les déchets et, par irradiation de ceux-ci, les transformer en éléments à vie plus courte.

Compte tenu des difficultés théoriques, et à fortiori pratiques, dès 2005, il a été admis que la séparation-transmutation n’était pas une alternative au stockage géologique, au mieux un complément, une optimisation.

Et ce, notamment en raison de la difficulté à la mettre en oeuvre sur les déchets déjà produits, et, surtout, en raison de l’impossibilité d’envisager une fin du nucléaire si l’on repose sur cette méthode : il faudrait en permanence avoir des réacteurs pour irradier les déchets produits par des réacteurs. En terme d’irréversibilité totale, c’est le summum – ou, plus pragmatiquement, on en viendrait au final toujours au stockage géologique.

Et même dans une optique d’optimisation du stockage géologique, la séparation-transmutation s’est montrée moyennement convaincante. La transmutation du curium est trop dangereuse par rapport aux gains espérés, seul l’americium serait jouable.
L’IRSN s’est néanmoins prononcé sur ce point également en 2012, dans un avis sur une étude du CEA.

Sur le plan de la sûreté du stockage géologique, les gains escomptés seraient limités. En effet, la transmutation des actinides mineurs ne modifierait pas l’impact radiologique calculé du stockage ; elle permettrait toutefois de diminuer la charge thermique des déchets HAVL, ce qui constitue un élément favorable en termes de réduction de l’emprise souterraine et du volume excavé.

Au final, l’IRSN a considéré que les gains espérés de la transmutation des actinides mineurs, en termes de sûreté, de radioprotection et de gestion des déchets, n’apparaissaient pas décisifs au vu notamment des contraintes induites sur les installations du cycle du combustible, incluant les réacteurs et les transports.

Reste donc le stockage géologique comme seul moyen de gestion à long terme des déchets nucléaires qui respecte l’engagement de limiter au possible la charge pour les générations futures. Article L541-2, alinéa II-3°.

Maintenant, penchons nous, Emilie Cariou, sur ce que vous nous exposez dans Le Point.

L’essentiel de l’interview est intéressant… C’est lorsque vous déplorez qu’il faudrait que « de véritables recherches soient menées sur le stockage en subsurface, qui a l’avantage d’être réversible, et sur la séparation-transmutation », que ça devient honteux. Madame Cariou, le stockage ne peut se faire qu’en profondeur (pour raisons de sûreté à long terme) et sans réversibilité, du moins à long terme, puisqu’ayant vocation à être définitif (Cf. définition dans le code de l’environnement).

Ça, c’est un fait scientifique sur lequel vous n’êtes pas légitime pour revenir. En surface ou faible profondeur, il est impossible de réaliser quelque chose de fiable à long terme, il s’agirait donc d’entreposage.

Donc « stockage en subsurface », c’est impossible PAR DÉFINITION. Ce que vous proposez de réaliser en sub-surface, probablement parce que les lobbies antinucléaires militent activement pour en ce moment, c’est de l’entreposage. Temporaire.

Vous déplorez donc que « d’autres techniques n’ont pas été étudiées » en donnant pour exemple quelque chose d’étudié depuis 1991 et dont il est dit dans le Code de l’Environnement qu’il ne s’agit pas d’une alternative au stockage géologique. Votre proposition est en contradiction avec l’objectif de réduire la charge sur les générations futures, parce qu’elle consiste à faire du temporaire à durée indéterminée. Elle consiste tout simplement à ne rien faire et laisser nos descendants décider et agir.

Je ne pense pas que ce soit par malveillance, mais par ignorance. C’est regrettable, car à peu près tout ce que je raconte est très bien expliqué dans la fiche 7 de la note de synthèse de « clarification des controverses techniques », réalisée par la commission particulière en charge du débat public sur le Plan National de Gestion des Matières et Déchets Radioactifs.
Je parle là d’à peine 4 pages intitulées « Alternatives au stockage géologique profond » d’un dossier faisant partie des premiers documents mis à disposition au lancement du Débat Public.

La note de synthèse complète fait 37 pages très rapides à lire et accessibles à n’importe qui, sans connaissances particulières pré-requises, et a été avalisée par les différents acteurs du débat public, des industriels aux ONG antinucléaires.

Je pense qu’avant de donner votre avis dans la presse, vous auriez du commencer par lire ce document. J’espère au moins que ça sera fait avant la fin du débat public, ça me paraît indispensable pour la rapporteure du PNGMDR !

Enfin, le stockage géologique tel qu’actuellement envisagé est prévu pour être réversible pendant environ un siècle. C’est donc, en quelque sorte, de l’entreposage compatible avec une transformation en stockage. Cela veut dire qu’alors que nous créons des déchets nucléaires depuis bientôt un siècle, on se donne encore un siècle pour la recherche, avant d’engager des décisions irréversibles. Néanmoins, en commençant au plus tôt le stockage géologique, on évite de juste attendre, passifs, pendant tout ce temps : on donne le choix aux générations futures de sceller le stockage géologique, ou de revenir dessus.

Si on se contente d’attendre mieux, sans rien faire, on ne leur laisse aucun choix. Et puis, combien de temps faudrait-il attendre ? Deux siècles ? Mille ans ? Il y a un jour où vous envisageriez de trancher, ou l’on érige la procrastination comme maître mot ?

En résumé, après avoir défendu une option irréaliste par définition, vous terminez en proposant d’attendre passivement, sans prévoir de gestion à long terme des déchets nucléaires.
C’est une opinion approximative comme pourrait en avoir n’importe qui n’ayant pas particulièrement creusé le sujet, à commencer par la documentation mise à disposition par la CNDP. Et de la part de la rapporteure du PNGMDR je trouve que ça craint.

Une version TLDR des essentiels à retenir :

  1. Le stockage c’est définitif, l’entreposage c’est temporaire
  2. Pour les déchets de moyenne et haute activité à vie longue (MHAVL), l’entreposage c’est ce qu’on fait depuis toujours
  3. Il n’est pas envisagé de faire de l’entreposage à renouveler éternellement (générations futures, tout ça)
  4. La séparation-transmutation n’est pas une alternative au stockage en l’état actuel des connaissances
  5. On ne peut pas attendre éternellement en espérant un changement positif des connaissances, un jour
  6. Malgré tout, on n’engage aucune action définitive avant 100 ans
  7. Le stockage est donc la seule voie de gestion à long terme des MHAVL qui ne repose pas sur les géné. futures
  8. Le stockage n’est possible qu’en couches géologiques profondes
  9. Il faut lire la note de clarification des controverses du débat public avant de se lancer dans le débat, elle est vraiment excellente.

L’incident de la centrale du Blayais, 1999.

Notez toutefois que les sources sur les morts et l’estimation des dégâts sont discutées ;-).

Malmenée par la tempête, privée d’électricité, noyée sous les eaux, la centrale nucléaire du Blayais, aux portes de Bordeaux, passa à un doigt de l’accident nucléaire majeur… Je serais pas mal chez Envoyé Spécial, hein ?

Aujourd’hui, on va parler de l’incident nucléaire du Blayais de fin 1999, dont on dit souvent qu’il est le jour où la France a « frôlé » la catastrophe nucléaire.

Et vous vous doutez bien que quand je dis « on dit », c’est pas moi qui le dit, hein…

À dérouler, y’a une demi-douzaine d’exemples !

Bon, le sujet est extrêmement vaste, alors pour éviter de rédiger le script d’un documentaire, j’ai du alléger. Du coup, je vais faire complètement abstraction de l’aspect « communication » autour de cet événement – pourtant un gros morceau, peut-être une autre fois. Je vais également être très léger sur les causes de l’accident, et survoler le sujet des évolutions qu’il a apportées. Là encore, on pourra en parler une autre fois…

Classification de l’événement

Le premier objectif de cet article va être de présenter la chronologie des événements et amener à discuter de si, oui ou non, on a frôlé la catastrophe. À quel point on s’en est rapproché. Autant spoiler un peu la fin sans suspense : dans le pire des cas, on s’est plus ou moins rapproché d’un scénario type TMI, avec fusion du coeur mais ampleur limitée. Pas d’un Fukushima-Daiichi, et encore moins d’un Tchernobyl.

D’ailleurs, l’incident est classé niveau 2 sur l’échelle internationale. Si je prends les définitions de l’ASN, cela correspond à « défaillances importantes des dispositions en matière de sûreté, sans conséquences réelles ». Le niveau 3, c’est « accident évité de peu dans une centrale avec défaillance de toutes les dispositions en matière de sûreté ». Donc le classement à lui seul réfute l’affirmation selon laquelle on aurait frôlé l’accident…

Mes principales sources pour ce thread auront été le rapport de l’IPSN (ancêtre de l’IRSN) sur l’inondation, publié le 17 janvier 2000, et un rapport de l’OPECST diffusé le 2 avril 2000.

Présentation de la centrale

La centrale du Blayais, c’est une centrale de 4 réacteurs à eau pressurisée de 910 MW de puissance électrique (nette) chacun. Les tranches 1 et 2 ont été mises en chantier en janvier 1977, et les tranches 3 et 4 en avril 1978. Quant aux divergences et mises en service commercial des quatre tranches, elles se sont échelonnées entre mi-81 et fin 83 ; les réacteurs avaient tous près de 20 ans lors des événements. La centrale est localisée sur l’estuaire de la Gironde, dans un marais, et refroidie par le fleuve, sans tour aéroréfrigérante (oui, ça casse l’image traditionnelle des centrales nucléaires ^^)

Très tôt, EDF et les autorités s’étaient rendu compte que la centrale avait été construite trop bas par rapport aux niveaux maximum de l’eau en cas de grande marée ou de tempête. Celle-ci était donc cerclée d’une digue pour la protéger des eaux, côté estuaire et marais.

À la fin des années 90, un changement dans les méthodes de calcul de la cote maximale possible pour les eaux a révélé que la digue était encore 50 cm trop basse. Il a alors été prévu de la rehausser en 2000, puis la date a été repoussée à 2002. Cependant, les éléments n’attendirent pas.

Chronologie de l’incident

Toutefois, avant de parler inondation par-dessus la digue, on va reprendre à zéro toute la séquence d’événements qu’a traversée la centrale cette nuit là. On va reprendre l’incident réacteur par réacteur, dans l’ordre de complexité croissante des événements. En commençant donc par les réacteurs 3 et 4, relativement épargnés, puis le 2, plus sévèrement touché, et enfin le réacteur 1, qui a été le plus malmené.

Réacteur 3

Pour commencer, le réacteur 3, donc. À l’État Initial (EI) ce réacteur était en maintenance. Donc arrêté depuis un bon moment, circuit primaire à basse pression, basse température : on parle d’« Arrêt Normal » (AN). Il était par ailleurs refroidi par le circuit de Refroidissement Réacteur à l’Arrêt (RRA). Donc un état sûr facile à maintenir : une faible puissance résiduelle à dissiper, et c’est tout.

Si les images apparaissent trop petites, n’hésitez pas à aller lire le thread sur Twitter plutôt qu’ici

Le 27 décembre à 18h30, tout le site perd son alimentation électrique externe auxiliaire, en 225 kV. Mais l’alimentation électrique principale, en 400 kV, est toujours en service, donc pas de problème.

Et pour le réacteur 3, on reste dans le même état jusqu’à la récupération de l’alimentation auxiliaire, le lendemain matin.

Réacteur 4

Le réacteur 4, à l’EI (État initial), il était en fonctionnement normal, à 100% de sa puissance nominale (PN).

Et de 18h30 jusqu’au lendemain, il a aussi subi la perte d’alimentation auxiliaire.

Par contre, en plus de ça, il a aussi perdu, à 20h50, l’alimentation extérieure principale ! Ce qui veut dire que le réacteur, et notamment les pompes du circuit primaire et secondaire, n’étaient plus alimentés en électricité.

À ce moment, le réacteur (profitant de l’inertie des pompes primaires et du circuit secondaire) a tenté un îlotage : réduire drastiquement sa puissance, sans s’arrêter, pour s’auto-alimenter et continuer de fonctionner, isolé du réseau. Comme sur une île, d’où le terme. L’îlotage, c’est une manoeuvre difficile, qui a échoué : un paramètre du réacteur a dû franchir un seuil de sûreté, ce qui a déclenché l’Arrêt Automatique du Réacteur (AAR) par la chute de toutes les barres d’absorbants neutroniques dans le coeur.

Plus de courant, ce sont donc les groupes diesel qui ont démarré et pris en charge l’alimentation des systèmes du réacteur pour continuer à assurer le refroidissement, et notamment l’évacuation de la puissance résiduelle, élevée dans les heures qui suivent l’arrêt. Le réacteur était donc en situation qu’on pourrait qualifier d’« arrêt secouru ». Toutefois, l’alimentation externe 400 kV a été récupérée 40 minutes plus tard, et puisqu’elle était stable, à 22h20, ils ont arrêté les diesel. Le réacteur s’est donc retrouvé en situation d’arrêt normal, ses systèmes alimentés par le réseau extérieur.

Ensuite, il y a ambiguïté dans mes sources : elles disent qu’ils ont redémarré le réacteur à 1h20 du matin, pour contribuer à la stabilisation du réseau de la région qui en avait bien besoin (la tempête dévastait alors le réseau de transport et de distribution de l’électricité). Mais, dans la même source, quelques lignes plus loin, il est dit que le réacteur était « prêt à redémarrer ». Donc c’est pas clair… On va supposer qu’il a redémarré à 1h20, comme indiqué.

Réacteur 2

Concernant le réacteur 2 à présent, ça commence comme le réacteur 4 : EI à 100% PN, perte 225 kV, puis perte 400 kV, îlotage raté, AAR, passage en arrêt secouru sur les groupes diesel.

Récupération du 400 kV deux heures après le réacteur 4, et arrêt des diesel pour passer dans un stade d’arrêt normal alimenté par l’extérieur à minuit 20. Pas de redémarrage pour celui-ci, toutefois.

Car vers minuit, les eaux avaient noyé le sous-sol du bâtiment combustible, et notamment les pompes du systèmes Réacteur – Injection de Sécurité à Basse Pression (RISBP), et celles de l’Aspersion de Secours de l’Enceinte (EAS).

Ce sont deux systèmes inutiles en fonctionnement normal, donc le réacteur aurait pu, théoriquement, démarrer sans eux. Mais ce sont des systèmes capitaux dans la gestion des accidents de type brèche sur le circuit primaire. Donc aussi improbable soit la survenue d’un accident (type Three Mile Island par exemple) pile à ce moment-là, il n’était pas question de redémarrer sans avoir récupéré ces systèmes là – ce qui prendra plusieurs jours.

Réacteur 1

Enfin, le réacteur 1 : EI à 100% PN, perte 225 kV, mais pas de perte du 400 kV (comme le réacteur 3). Il a pu continuer à fonctionner normalement jusqu’à minuit 30.

À cette heure là, des débris charriés par les eaux ont bloqué le refroidissement du Groupe Turbo-Alternateur (GTA), autrement dit, la turbine, le condenseur, l’alternateur… Bref, la partie « production électrique » de la centrale. Résultat : AAR.

Mais les systèmes restent alimentés par le réseau 400 kV, donc pas de problème, pas besoin de démarrer les groupes diesel, le réacteur reste en sûreté. Vers 2h, ils constatent que dans ce réacteur aussi, l’inondation du bâtiment combustible a noyé les pompes RISBP et EAS.

Et vers 7h du matin, deux pompes SEC sont également noyées. Le circuit SEC, c’est un peu particulier à expliquer : dans une tranche nucléaire, le circuit primaire, secondaire, etc., vous connaissez. Vous savez comment on refroidit le coeur.

Par contre, tout ceci dépend de tas d’organes, notamment de pompes, de vannes, etc. qui doivent aussi être refoidis, parce que leurs moteurs chauffent. Ce refroidissement est assuré par le circuit Réacteur – Refroidissement Intermédiaire (RRI). Celui-ci est un peu l’équivalent du secondaire, mais pour les petits composants : il est en circuit fermé et est physiquement séparé de l’eau primaire, donc il n’est pas censé être contaminé, sauf accident. Et ce circuit RRI, il faut aussi le refroidir, et c’est là le rôle du circuit d’eau brute SECourue (SEC, me demandez pas la logique de l’acronyme). Ce circuit SEC est l’équivalent du tertiaire : c’est un circuit ouvert, qui rejette ses eaux dans l’estuaire.

Pour chaque tranche, pour des raisons de redondance, le SEC est composé d’une voie A et d’une voie B indépendantes, et sur chaque voie, on a deux pompes SEC, chacune suffisant à fournir tout le débit nécessaire.

Il y a donc 4 pompes SEC par réacteur, et on en a perdu deux sur le réacteur 1 à ce moment.

Puis, dans la matinée, pendant qu’on pompait l’eau jusqu’en début d’après-midi, on récupérait l’alimentation 225 kV. Ensuite, ce furent des opérations de pompage et réparation pendant plusieurs jours jusqu’à avoir récupéré tous les circuits.

À quel point a-t-on frôlé l’accident ?

Voilà donc pour la chronologie des événements au cœur de l’incident. Maintenant, la grande question : à quel point est-on passé près de l’accident, l’accident grave, majeur, la catastrophe, l’éradication du quart Sud-Ouest de la France ?

La perte d’alimentation électrique

D’abord, on pense au risque de perte totale d’alimentation électrique. Ben oui, de nos jours, on est formatés, moi le premier, par ce qui s’est passé à Fukushima. Mais concernant les tranches 1 et 3, on n’a même pas perdu les alimentations extérieures, pour la tranche 4 on ne les a même pas perdues deux heures, et pour la tranche 2, on les a perdues 3h30.

Cela veut dire que même si l’on avait aussi eu une perte des deux groupes diesel sur la tranche 2 ou la tranche 4, que l’on n’avait pas pu mettre en service de source d’ultime secours, ni trouvé un moyen pour s’alimenter sur le réseau 400 kV via une autre tranche, on aurait probablement pas eu d’accident sérieux parce que les réacteurs sont pensés pour survivre quelques heures sans électricité tout de même (thermosiphon, et ceatera, j’en ai déjà parlé dans un autre article).

Mais ces questions ne se posent pas puisque les diesel ont assuré leur rôle, en fait. Donc la perte électrique n’est pas le point qui mérite notre attention.

Défaillance des systèmes RISBP/EAS

On va plutôt regarder les défaillances des différents systèmes noyés par les inondations… Les événements encadrés en violet sur la frise chronologique.

À commencer par le noyage des pompes RISBP/EAS, parce que j’en ai déjà parlé. À ce moment, on a perdu des dispositifs importants pour gérer un accident grave, lui-même rendu improbable, de base, par conception, et ce à l’échelle de la vie de la centrale. À fortiori, il était encore plus improbable qu’un tel événement ait lieu pile à ce moment là, sur cette plage de quelques heures. Si je transpose ça dans une démarche de défense en profondeur, c’est comme si on avait perdu les niveaux 1 et 4, mais que 2 et 3 avaient tenu.

De manière plus imagée, sur le siège d’un château médiéval, les armées ont réussi à prendre notre territoire et arriver jusqu’à notre château (perte de la première défense). Et que des espions avaient réussi à incendier le donjon (perte de la quatrième défense). Sans pour autant que les remparts n’aient été détruits/pris, ni même que les forces défensives n’aient été mises en danger (niveaux de défense 2 et 3). L’image vous parle ? Ainsi, la perte du donjon n’est pas un problème dans la mesure où on l’a ensuite vite reconstruit.

Bref, ça serait excessif de dire qu’on a manqué perdre le château, vous en conviendrez ^^

Quant à la perte du refroidissement du groupe turbo-alternateur, ça empêche la centrale de produire du courant, mais en termes de sûreté, ça n’a aucune conséquence.

Il ne nous reste plus qu’une chose à regarder : la perte des pompes SEC.

Perte du SEC/ASG

Ça paraît rien, le circuit de refroidissement du circuit de refroidissement des organes hors coeur.
Mais finalement, sans SEC, à terme, on peut perdre le RRI. Et peu à peu perdre des tas de systèmes, comme celui qui assure l’étanchéité des pompes du circuit primaire, puis les pompes primaires elles-mêmes.

On peut aussi se retrouver à perdre le système de secours du circuit secondaire, celui qui alimente en eau les générateurs de vapeur pour qu’ils puissent continuer à refroidir le circuit primaire, qui lui-même refroidit le coeur.

Le circuit SEC, finalement, indirectement, par cascade de dépendances, il a de grosses implications en termes de sûreté. Ce qui explique la redondance dans la construction (deux voies indépendantes) ET dans les organes de pompage (deux pompes par voie). Il offre toutefois une grosse inertie très permissive, parce que sa perte va progressivement induire, successivement, d’autres défaillances, puis d’autres, jusqu’à la perte de refroidissement du coeur.

Ça veut dire que sur ce réacteur 1, en perdant deux pompes, on a franchi 50% du chemin… Pas vers l’accident, non. Mais vers le début d’une séquence qui peut conduire à l’accident si elle avance sans qu’on n’y apporte de solution.

À noter que la perte totale du circuit SEC, ce n’est pas un imprévu. C’est équivalent à une perte totale de la source froide, ce qui n’est qu’une sous-catégorie de l’accident de perte totale des alimentations électriques. C’est donc largement pris en compte dans les démonstrations de sûreté et les procédures. Bref, on a ouvert une porte sur un chemin qui pouvait mener à l’accident… Mais on n’a clairement pas « frôlé » ce dernier.

Je reviens d’ailleurs sur l’alimentation en eau des générateurs de vapeur. Le circuit ASG (Alimentation de Secours de Générateurs de vapeur), il repose sur 3 pompes. Deux motopompes, alimentées à l’électricité par les alimentations externes ou, en situation dégradée, par les diesels. Et une turbopompe, mise en rotation par la vapeur qui sort des générateurs, qu’il y ait ou non du courant. Et il suffit d’une seule de ces pompes pour fournir le débit permettant le refroidissement du coeur.

Et l’IPSN nous dit deux choses au sujet des circuits ASG :
1) Ils n’ont pas montré de signe de défaillance
2) En cas de défaillance cumulée des trois pompes, on avait au moins dix heures pour y remédier avant de risquer la fusion du coeur. Un scénario hautement improbable qui laisse finalement de la marge.

Et indirectement, on peut en conclure que si on avait perdu non pas deux mais les quatre pompes SEC, et donc qu’on avait perdu le refroidissement du circuit RRI, et qu‘on avait épuisé l’inertie thermique dont il dispose (en circulant dans un énorme réservoir d’eau), puis qu‘on avait eu la surchauffe des trois pompes au point de les arrêter… Là encore, on avait 10 heures supplémentaires pour remédier à la situation.

Concluons ?

Ce que j’en conclus, c’est qu’on a approché l’accident par deux directions.

  1. La défaillance du circuit ASG. Mais pour avoir accident, il aurait fallu une triple défaillance mécanique d’équipements redondants et 10h sans action de remédiation.
  2. La destruction, par manque de refroidissement, du circuit ASG. Mais là, il aurait fallu perdre 2 pompes de plus sur le circuit ASG (par défaillance ou par noyage), puis épuiser l’inertie thermique, puis surchauffer l’ASG… Et on aurait encore eu les 10h.

Bref : dans un cas comme dans l’autre, on était carrément loin de l’accident majeur. Assez déconné avec ça. J’irai même surenchérir… En 1999, 11 ans avant Fukushima, on a subi une inondation à cause d’une digue trop basse sur fond de pertes d’alimentations électriques extérieures. Et on a montré qu’on savait gérer, sans accident. Par-dessus ça, on a tiré le maximum de retour d’expérience possible pour que ça ne se produise plus, au Blayais ni ailleurs.

L’IRSN a une très bonne infographie, d’ailleurs, où elle expose quelques leçons tirées de Blayais.

Finalement, avant Fukushima, on était déjà en avance en matière de sûreté (et on l’est encore plus depuis Fukushima et tout le retour d’expérience supplémentaire qu’on en a tiré). L’incident du Blayais de 1999, c’est une situation extrême où plusieurs systèmes de secours ont été mis à mal, des erreurs de conception ont été payées, et la sûreté a effectivement été dégradée. Des choses n’ont pas bien tourné, notamment dans l’organisation et la communication entre les acteurs et envers le public, et j’en parlerai peut-être un jour. Là-encore, on a tiré les leçons qu’il fallait. Néanmoins, la défense en profondeur a pleinement joué son rôle. Il n’y a eu aucune conséquence regrettable, ni matérielle, ni environnementale, ni sanitaire. Personnellement, j’y vois donc un exemple de succès pour l’organisation de la sûreté. Pas un quasi-échec.

Et pour finir sur une note un peu sombre : je pense que cet acharnement des antinucléaires à faire passer cet incident pour une catastrophe évitée de justesse, ça traduit un regret. Je pense qu’ils regrettent de ne pas avoir eu l’accident dont ils ont besoin pour leur propagande. Ils n’ont pas eu cette catastrophe opportune, alors ils cherchent à faire peur en faisant croire qu’on était à un doigt de cette catastrophe. Ne laissons pas faire, et rappelons les faits, à chaque fois que cela sera nécessaire.

N’oubliez pas que la peur des radiations est capable de tuer… Plus efficacement que les radiations.

Le nucléaire c’est caca parce que Tchernobyl et Fukushima

Ouais, non.

Incanter « Tchernobyl ! Fukushima ! » ne constitue pas un argument. Ni un argument contre les technologies électronucléaires en général, ni contre l’emploi de l’énergie nucléaire en France, aujourd’hui et demain.
Ce n’est pas non plus un argument contre l’électronucléaire en général car des accidents isolés, à une échelle mondiale et sur plusieurs décennies, n’ont jamais enterré une quelconque filière industrielle.

Aucune catastrophe aérienne (y compris l’usage militaire de l’aviation) n’a incité à sortir de l’aéronautique, nul accident relatif au gaz, au pétrole, au charbon (notamment dans les mines) n’a jamais ralenti l’exploitation de ces ressources. Sans parler de l’industrie chimique !

Pis encore, à ceux qui s’exclament « Tchernobyl, Fukushima », je vous invite à répondre « Banqiao, Morvi » ! Ces noms que la mémoire collective a oublié sont pourtant ceux de deux catastrophes ayant touché des centrales électriques.
Oubliés, pourtant, ces deux catastrophes sont en mesure de reléguer les conséquences sanitaires des accidents de Tchernobyl et Fukushima au rang d’incidents mineurs!

Banqiao est probablement la pire catastrophe industrielle de l’Histoire. En 1975, sous les assauts d’un typhon, en Chine, le barrage de Banqiao, sur le Ru, a cédé. La vague qui en a résulté à conduit à la destruction, volontaire ou non, de 61 autres ouvrages.

Wikipédia nous indique 26 000 morts directs, et 145 000 autres dans les épidémies et la famine qui suivirent ; ainsi que 11 MILLIONS d’autres personnes touchées d’une manière ou d’une autre.
À côté, Tchernobyl, c’est quelques dizaines de morts directs, jusqu’à quelques milliers (évaluations très majorantes, cf. OMS/AIEA/UNSCEAR) indirectement, et quelques millions de personnes touchées (évacuées, vivant en zone fortement contaminée, etc.).

Quant à Morvi, c’est un autre barrage qui a rompu, en Inde, en 1979 (quatre mois après l’accident nucléaire de Three Mile Island, pourtant la mémoire collective a traité les deux accidents très inégalement…).
Ce coup-ci, on parle de 2000 à 15000 victimes. Comparons cette fois à Fukushima, et ses zéro victimes directes, et une fourchette haute à 2000 pour les victimes indirectes (quasi-exclusivement des victimes de l’évacuation, et non pas de la radioactivité).

Et nul de ces accidents n’a conduit à remettre en cause ni l’hydroélectricité, ni les barrages. On a remis en cause des choix de conception, des règles d’exploitation, des modes de gestion de crise, bref, on a « profité » si j’ose dire du retour d’expérience pour réduire à l’avenir le risque d’occurrence de tels événements et, éventuellement, mieux les gérer. Bref : du bon sens comme on en applique dans tous les domaines ! Y compris, en règle générale, dans le nucléaire.

On n’a jamais parlé de « sortir de l’hydraulique » au nom de Banqiao ou de Morvi. Ni mêmes des Trois Gorges (pas d’accident, mais des millions de déplacés définitifs pour pouvoir le construire). On n’a jamais parlé de sortir de la chimie au nom de Bhopal, ni décidé d’évacuer toutes les régions littorales du monde occidental suite au tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est.

Donc, pour les mêmes raisons, « Fukushima et Tchernobyl » n’est pas un argument contre l’électronucléaire, mais pour son amélioration continue.

Ainsi, la prochaine fois que l’on vous avance « Fukushima, Tchernobyl ! » en guise de seul argument… Expliquez à votre interlocuteur qu’en appliquant ce même raisonnement, vous pouvez tout à fait vous exclamer « Banqiao, Morvi ! ».

Et à vous deux, par ce raisonnement simpliste, vous rejetez 75% de l’énergie bas-carbone mondiale (en comptant la biomasse dedans, sinon ça serait probablement plus de 90%). Démonstration par l’absurde d’un raisonnement… Pourri, disons-le clairement.

Maintenant, si l’on se concentre sur le cas français… Et l’analogie avec Tchernobyl, pour commencer. Ou pas, en fait, il n’y a pas d’analogie qui tienne, et qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : les RBMK, comme ceux de Tchernobyl, à l’époque, niveau sûreté, c’était des réacteurs de merde.
Alors oui, en termes de performance économique (construction, exploitation) et industrielle (puissance, fiabilité), c’était peut-être la folie. Mais ça reste des réacteurs inflammables, sans enceinte de confinement, dotés de dispositifs de sûreté lents, désactivables…

Et, surtout, offrant une plage de fonctionnement dans laquelle ils étaient instables : une hausse de la température provoque une hausse de la puissance, donc de la température, donc de la puissance… Ce qui n’existe pas dans les réacteurs à eau, par leur conception même !
Dans nos réacteurs, une hausse de la température augmente le nombre de neutrons qui sont capturés par l’uranium 238 (non fissile) et par l’eau, et donc étouffe la réaction en chaîne ce qui fait baisser la puissance, donc la température.

Bref, le réacteur se stabilise tout seul, par physique (pas par des automatismes), en permanence.

Outre la misère dans la conception de Tchernobyl, il était mal exploité par des gens mal formés, et une fois l’accident survenu, la gestion de crise a été catastrophique avec un déni des autorités et une évacuation très tardive.
Rien n’allait, de bout en bout. Et rien n’était similaire au parc nucléaire français.

Dehors, donc, l’invocation de « Tchernobyyyyyl » pour parler du nucléaire en France. Reste peut-être Fukushima ? Et bien… Pas vraiment non plus.

D’une part, parce que ce sont encore des réacteurs de conception assez différente de celle des nôtres, mais certes plus proches de nos centrales que ne l’était Tchernobyl.

D’autre part, parce que les conditions ne sont pas les mêmes : le risque environnemental sur le littoral Pacifique japonais est sans commune mesure avec ce que l’on a en France !
Enfin ? Qui peut décemment établir que parce que des réacteurs ont pris un séisme de magnitude exceptionnelle (même pour le Japon), qu’ils ont fort bien encaissé d’ailleurs, et un tsunami historique, la France est en danger ?

En plus de cela, l’organisation de la sûreté nucléaire nippone avant Fukushima tranche avec l’image de rigueur que l’on a des japonais… L’autorité avait peu de pouvoir sur les industriels, tout en étant rattaché à un ministère dont le rôle était de promouvoir le nuc.

Bravo l’indépendance… C’est un peu comme si on demandait à l’ADEME son avis sur les énergies renouvelables, qu’elle a pour mission officielle de promouvoir. Mais là, on parle de sûreté nuc’, donc des enjeux bien plus grands.

Nonobstant tout cela, en imaginant que le cas Fukushima soit en tout point transposable à la France… Sa gravité est-elle suffisante pour exiger l’abandon total de l’énergie nucléaire, malgré les conséquences que cela aurait ?
Vraisemblablement pas, mais je vous renvoie du coup aux réflexions en première partie de ce thread. D’ailleurs, avec une trentaine ou une quarantaine de réacteurs à redémarrer, le programme nucléaire japonais se retrouve à être un des plus ambitieux au monde.
D’ailleurs, petit retour sur Tchernobyl : l’Ukraine ambitionne aujourd’hui de monter à 60% la part du nucléaire dans son mix électrique. Ce qui la hisserait au deuxième rang mondial, juste derrière nous !
Parce que, même pour les plus concernés, la raison conduit à pondérer la peur de l’accident nucléaire devant les risques d’une pénurie de gaz et d’électricité en plein hiver. Toutefois, ce ne sont plus des réacteurs à graphite qu’ils construisent, à présent.

Finalement, même si Tchernobyl et surtout Fukushima ont apporté énormément de retour d’expérience applicable à notre parc actuel et futur, l’accident de référence pour nous serait celui de Three Mile Island, qui aurait tout à fait pu se produire sur nos réacteurs à l’époque.

Mais bon, c’est bien moins vendeur. Comme Banqiao et Morvi, d’ailleurs, quasiment oubliés malgré l’ampleur des drames. J’ai coutume de dire que la gravité d’une catastrophe est jugée selon le nombre de caméras, pas de victimes…

Tout ce béton, tout cet acier pour construire un réacteur nucléaire !

C’est que, l’industrie sidérurgique et la fabrication de ciment, ça en produit beaucoup du CO2 !

EPR Flamanville :

  • 300 000 m3 de béton
  • 42 000 tonnes d’acier

Source : Wikipédia.

Production attendue : 1600MW*0,80*60 ans*8766 h/an = 700 TWh.
Donc 430 m3 de béton par TWh (disons 1300 tonnes), et 60 tonnes d’acier par TWh.

Éolienne Gamesa G 90 de 2 MW :

  • 1100 tonnes de béton
  • 140 tonnes d’acier

Source : ADEME, pages 87-88. Fonte inclue dans les aciers.

Production attendue : 2MW*0,23*25 ans*8766 h/an = 0,1 TWh/an.
Donc 11 000 tonnes de béton par TWh et 1 400 tonnes d’acier par TWh.

L’EPR consomme donc 8 fois moins de béton et 20 fois moins d’acier que l’éolien.

Si je prends l’étude, un peu plus soigneuse, du Department of Energy sur le sujet, ils donnent 800 t/TWh de béton et 160 t/TWh d’acier pour le nucléaire, et 8000 t/TWh de béton et 1800 t/TWh d’acier pour l’éolien.

On a là un facteur 10 pour le béton et 11 pour l’acier, donc toujours à l’avantage, très marqué, du nucléaire.

Source.

Les énergies renouvelables n’ont de renouvelable que leur énergie primaire : les moyens de production sont, eux, terriblement gourmands en ressources naturelles.

En d’autres termes : l’électricité renouvelable n’existe pas. Il n’y a que des moyens de production plus ou moins durables… Et le nucléaire fait partie des plus durables.

Les centrales nucléaires peuvent-elles fonctionner plus de 40 ans ?

Sur Twitter, mes abonnés connaissent trop bien le sujet…

Mais ça mérite néanmoins une explication !

L’un des principaux aspects à considérer, pour tout outil industriel, est économique. Le réacteur rapporte de la thune, et le maintenir en service en coûte. Donc il arrive un moment où les deux flux peuvent se croiser. Autrement dit,

La durée de vie dans un projet de construction est la durée au bout de laquelle il faut réinjecter un coût similaire au coût de construction pour garder un niveau de service équivalent. Les ponts, par ex., ont une durée de vie de 100ans. (50 ans pour les bâtiment).

@roscoe867JN

Mais voilà. Dans un réacteur nucléaire, la maintenance a ses limites. On peut remplacer la plupart des composants, chaque pompe, chaque vanne, même les immenses générateurs de vapeur, mais…

Il faut que je précise un truc : on peut quasiment tout remplacer dans une centrale, (GV, tuyauterie, couvercle de la cuve…) mais pas la cuve. C’est donc la cuve qui limite la durée de vie de la centrale ^^.

@ferney_paul

La cuve, ce n’est pas un composant très complexe. Ça n’est pas un organe mobile comme une pompe ou une vanne, donc c’est très robuste. Mais une cuve, c’est au plus près du cœur, où a lieu la réaction en chaîne !

Ce n’est pas une histoire d’usure de la cuve, élément irremplaçable ?

@SyvlainBouquet

Et sous l’effet du flux de neutron qui s’échappe du cœur, les propriétés de l’acier de la cuve se dégradent, au fil du temps – ou plutôt, au fil du nombre de neutrons reçus. Donc c’est le nombre d’heures de fonctionnement du cœur qui va jouer, et la puissance de celui-ci, au premier ordre, plus que l’âge.

Et combien de temps, du coup, avant que la cuve ne soit trop endommagée ? 10 ans ? 40 ans ? 60 ans ?
Pourquoi les antinucléaires, les politiciens, les journalistes, disent toujours 40 ans ?
Et bien… La réponse est toute simple :

On connait le vieillissement de la cuve jusqu’à 40 ans et pas au delà ?

@JeffAtomique

en oui. En France, nos plus vieilles cuves ont environ 40 ans. Donc on sait, par une expérience échelle 1, comment évoluent les cuves jusqu’à 40 ans. Au-delà, on ne peut qu’estimer. Donc les antis considèrent que 40 ans c’est le max.

Et il y a quelques années, ils disaient 30. Et dans quelques années, ils diront 50. C’est simple, hein ! Mais il y a une autre raison pour laquelle le nombre de 40 ans revient plus souvent : l’âge de l’émancipation.

Parce qu’à cause des radiations la centrale devient vivante, évolue et s’en va achever sa mutation en éolienne dans un champ.

@DrimTim7

(C’est ma réponse préférée ^^)

Plus sérieusement : 40 ans, c’est une limite légale… Aux USA. Pays concepteur de nos réacteurs.

Parce que les licences américaines sont fixées à 40 ans pour des raisons « économiques antitrust » et non pour cause de vétusté. Ces licences sont renouvelables. 89 des 98 réacteurs américains le sont déjà, 2 étudient une 2ème prolongation (à 80 ans).

@rioujeanpierre

Pas en France, hein ! En France, on n’a pas délivré de « licence d’exploitation » pour une durée donnée. Les installations nucléaires n’ont pas de durée de vie légale au nom de la sûreté. Mais y’a une contrepartie :

Je crois qu’il n’y a pas de durée de vie des centrales définie par la loi, mais plutôt des inspections obligatoires durant le cycle de vie.

@Laurent_Grassin

Tous les 10 ans, les installations nucléaires sont soumises à l’obligation de procéder à un réexamen de sûreté, ou visite décennale. Une inspection exploitant+ASN ultra poussée de chaque composant de l’installation nucléaire, pour vérifier que le référentiel de sûreté initial de l’installation soit toujours respecté, et, mieux encore, qu’il est au niveau des dernières exigences réglementaires en vigueur. Le standard de sûreté d’une installation nuc aux USA, c’est celui de sa mise en service, lorsqu’est délivrée sa licence.

En France, le standard de sûreté, c’est celui de la décennie en cours. C’est particulièrement positif en termes de sûreté ! Et du coup, la raison pour laquelle on dit que la durée de vie est limitée à 40 ans :

C’est juste que le réexamen périodique a lieu tous les 10 ans et que les plus vieux 900 MW atteignent cet âge, non ?

@Jastrow75

Et oui. Les réacteurs sont autorisés à fonctionner 10 ans de plus, tous les 10 ans. Donc quand les plus vieux approchent 40 ans, leur limite, à ce moment, est de 40 ans. Logique.

Mais y’a aucune raison de considérer à priori qu’on ne peut pas renouveler une quatrième fois, comme les 3 d’avant. C’est juste un jalon, pas un plafond.