TRISO et Réacteurs à Haute Température

Introduction

Le combustible particulaire TRISO

Le combustible TRISO n’a rien d’un concept nouveau. Son apparition dans l’actualité, expliqué en fin d’article, est lié à un renouveau de ces particules inventées…
Au milieu des années 50 !

L’actualité ne faisant qu’un recyclage médiatique du TRISO, je me livre également à du recyclage : le contenu de ce billet est en quasi-totalité issu de cet excellent livre :

Le combustible TRISO, pour TRIStructural ISOtrope, a été inventé au Royaume-Uni, initialement pour leurs réacteurs graphite/gaz AGR et MAGNOX. Il se présente sous la forme d’une particule faite d’un cœur de matière fissile, typiquement du dioxyde d’uranium, à l’instar des pastilles de nos classiques réacteurs à eau. Mais ici, pas de pastilles cylindrique de 8 mm de diamètre, mais un minuscule orbe d’1 mm de diamètre.

Ce cœur fissile est enrobé d’une première couche en carbone pyrolytique (ou pyrocarbone) qui sert d’isolant thermique vis-à-vis d’une seconde couche, elle en carbure de silicium, qui assure l’étanchéité de la particule. Le tout est complété d’une seconde couche de pyrocarbone pour assurer la tenue mécanique, permettant à la particule de conserver son étanchéité même sous l’assaut d’une énorme pression interne (la fission nucléaire libère des produits de fission gazeux, qui contribuent donc à faire monter en pression le milieu fissile).

Cette dernière couche permet, par ailleurs, de jouer un rôle de liant pour agglomérer les particules dans des éléments plus larges, en graphite : des structures prismatiques ou bien des boulets (pebbles). La résultante est un combustible ayant d’excellentes propriétés mécaniques et thermiques, dont privilégié pour les HTR.

Les Réacteurs à Haute Température

Principes

Les HTR, pour High Temperature Reactors sont un concept lequel, à l’instar de celui des réacteurs refroidis au sodium, est à la fois passéiste (5 HTR ont produit de l’électricité par le passé sur 3 continents) et futuriste : c’est un des concepts de « Génération IV ».

Le principal atout de ces réacteurs est donc, comme leur nom l’indique, leur haute température de fonctionnement. Celle-ci permet non seulement un rendement élevé pour la production d’électricité, mais permet aussi des applications non-électrogènes : production de dihydrogène, de chaleur industrielle…

Un cœur de HTR est composé de très nombreux prismes ou de boulets, eux-mêmes agglomérant d’innombrables particules TRISO. Nous en venons donc à un cœur composé de milliards de particules ce qui a, sur le papier, un gros avantage, et un gros inconvénient. Dans l’ordre :

  • La composition du cœur peut être adaptée à l’infini, entre différents matériaux fissiles, fertiles, absorbants, s’accommodant de n’importe quel cycle du combustible. De notre classique cycle Uranium 238 / Plutonium 239 au fantasmé cycle Thorium 232 / Uranium 233, lequel n’est pas exclusif aux réacteurs à sels fondus, comme l’on peut parfois l’entendre et le lire.
  • Avec une centaine de milliards de particules dans un même cœur, le contrôle de la qualité de leur fabrication est excessivement chronophage en comparaison avec les actuels crayons de combustible (quelques dizaines de milliers par cœur).

Historique

À la première heure, trois HTR utilisant la particule TRISO furent réalisés. En premier lieu, une coopération internationale donna naissance à Dragon, implanté au Royaume-Uni, avec une puissance thermique de 20 MW. Dragon a volé fonctionné de 1964 à 1975.

Les USA et l’Allemagne suivirent le pas, respectivement avec Peach Bottom (115 MW thermiques, 40 MW électriques) et AVR (46 MWth, 15 MWe). Tous deux démarrèrent en 1966 ; le premier stoppa son activité en 1974 et le second en 1988.

J’ouvre une parenthèse sur un usage particulier des HTR. Je mentionnais précédemment la mise à profit des hautes températures pour la production d’hydrogène ou de chaleur industrielle… Mais il y a un autre domaine très spécifique qui serait intéressé par la combinaison de la densité d’énergie du nucléaire et l’atteinte de hautes températures… C’est le spatial.

Tous les réacteurs conçus pour le moteur-fusée-nucléaire NERVA, du petit Kiwi 1 de 70 MWth au PHOEBUS 2A de 4300 MWth en passant par le PEEWEE de seulement 515 MWth mais atteignant la température record de 2750 °C, tous sont des concepts de HTR.

Mais revenons à l’électronucléaire. Après les prototypes Dragon, Peach Bottom et AVR, il était temps de passer à l’échelle industrielle.

En 1974 démarra le réacteur américain de Fort Saint-Vrain (dont l’architecture fut d’ailleurs en partie repompée sur les réacteurs UNGG français de Saint-Laurent-des-Eaux). Sur sa fiche technique, 842 MWth, 330 MWe. Puis, en 1983 en Allemagne, le THTR : 750 MWth, 300 MWe (notez le rendement de 39% là où les réacteurs à eau de l’époque atteignaient 33%, et aujourd’hui atteignent laborieusement 37%). Ces deux réacteurs furent mis à l’arrêt définitif en 1989. Fort Saint-Vrain est, depuis, démantelé et ses installations non nucléaires ont été reconverties en centrale à gaz naturel.

Ces réacteurs connurent, vous l’aurez constaté, un succès aussi fulgurant que leur mort industrielle, avec au plus 15 ans de fonctionnement à Fort Saint-Vrain, avec un facteur de charge moyen de 30%. Ce réacteur fonctionnait mal et coûtait trop cher pour être rentable, ce qu’on ne demandait pas aux prototypes, mais que l’on attendait de ce modèle industriel. Quant au THTR, c’est la politique allemande qui signa sa mort (les auteurs du livre dont je tire tout ceci établissent un parallèle avec Superphénix à ce titre).

Récapitulatif : atouts et faiblesses du combustible TRISO

De ce combustible, on notera, en sa faveur:

  • Le haut rendement et les hautes températures qu’il permet,
  • Sa robustesse mécanique et thermique, sa très forte inertie thermique, et sa stabilité chimique du fait du refroidissement à l’hélium, et donc un réacteur globalement extrêmement sûr et permissif,
  • Sa compatibilité avec tous les cycles de combustibles,
  • Sa faisabilité démontrée et le fait que les limites furent poussées très loin via le programme NERVA,
  • Son intérêt remarquable dans les applications non électrogènes.

En revanche, on pourra lui reprocher :

  • Sa faible densité de puissance, et donc la nécessité d’atteindre des tailles de chaudières très conséquentes, avec un impact très à la hausse sur le coût de la chaudronnerie et du génie civil (certains projets abandonnaient en conséquence l’enceinte de confinement),
  • Sa sûreté, étant donné qu’exclure en totalité ou quasi-totalité le risque de fusion (en tout cas jusqu’à une certaine puissance) ne suffit pas à garantir la maîtrise de tous les risques : par exemple, une arrivée d’eau provenant du circuit secondaire était susceptible de provoquer une très forte corrosion des structures, une brutale montée de réactivité de la réaction en chaîne, ou une vaporisation rapide au contact du combustible brûlant et donc d’une très importante surpression dans le circuit, potentiellement dommageable pour son intégrité,
  • Le fait qu’aucun prototype ne fut un succès industriel.

Enfin, on notera que sa compatibilité avec tous les cycles du combustible, un atout indéniable dans le cadre de la Génération IV, se heurte à une limite technique : les procédés de retraitement qui permettraient de fermer le cycle (pratiquer le recyclage) n’existent pas encore. À défaut, il est envisagé d’aller chercher de très hauts taux de combustion, c’est à dire des valeurs très élevée d’énergie tirée de chaque gramme de combustible, et donc des quantités de matières valorisables faibles dans le combustible usé : le recyclage n’aurait donc plus grande utilité.

Le retour dans l’actualité

Contrairement à mes impressions initiales, il s’est avéré que l’apparition du TRISO dans l’actualité n’était pas une curiosité inexpliquée : il y avait bien eu du mouvement dans l’industrie nucléaire, américaine en l’occurrence, à ce sujet.

L’entreprise X-Energy développe un HTR de 200 MWth et, depuis 3 ans, produit du combustible TRISO à petite échelle. En attendant leur propre réacteur, ils viennent de signer un contrat pour exporter leur combustible au Japon.

Il s’y trouve un HTR de recherche de 30 MWth de 1998, arrêté après le séisme de Tohoku, mais qui est en bonne voie pour redémarrer prochainement.

Par ailleurs, une autre entreprise américaine, BWXT, le seul producteur historique de combustible TRISO à grande échelle, annonce reprendre bientôt la production qu’il avait stoppé.

Ce redémarrage doublé d’une augmentation de la capacité de production serait financé par plusieurs organes institutionnels US, qui s’y intéressent à des fins de recherche, mais surtout d’applications spatiales et militaires (des réacteurs mobiles).

Le plus gros accident nucléaire français du XXIè siècle

J’ai souvent eu l’occasion d’ironiser, ou de déplorer, l’emballement médiatique au moindre ventilateur qui chaufferait un peu trop dans une centrale nucléaire. Alors que, naturellement, quand tout se passe bien, le désintérêt des médias est total.

Sur ce dernier point, le journaliste Denis Desbleds du Courrier Picard m’a fait la surprise de me donner tort. Suite à une violente tempête sur la Normandie, il a publié un article au sujet de la centrale de Penly pour dire que… Tout allait bien en dépit de la tempête.

J’ai partagé sur Twitter mon plaisir de me tromper sur ce point. Ce à quoi beaucoup réagirent par de fausses Unes excessivement alarmistes, alors m’est venu l’envie de partager auprès de tous un événement datant de trois ans plus tôt. Celui-ci, somme toute anodin, avait fait l’objet d’un emballement médiatique laissant presque supposer un accident majeur.

9 Février 2017. Milieu de semaine.

Consommation électrique nationale élevée (79 GW à 9h30, presque 82 GW à la pointe de 19h). Peu de vent, entre 1000 et 2500 MW sur la journée. Peu d’eau dans les barrages. La consommation est couverte par le nucléaire (54 GW) et le gaz, le fioul et même les importations.

Et dans ce contexte, soudainement, 1300 MW de nucléaire se sont effacés avec un arrêt d’urgence sur l’un des deux réacteurs de la centrale de Flamanville. Que s’est-il passé ?

Probablement rien de moins que la fin du monde, à en lire la presse.

Je crois qu’il y a eu une explosion dans la centrale nucléaire.

Et peut-être un petit mouvement de panique.

Ou en tout cas un bon travail de préparation pour s’assurer de surfer sur une éventuelle vague de panique.

Y’en a des pages et des pages comme ça… Et dans les faits ? Un ventilateur (pour ventiler une machinerie, hein, pas un ventilo pour se rafraîchir) a clamsé en salle des machines (zone industrielle conventionnelle, non nucléaire).

Équipement sans importance pour la sûreté, mais dégagement de fumée qui a légèrement incommodé 5 employés (oui, voilà les 5 blessés), et conduit à l’arrêt immédiat du réacteur. Et il semblerait qu’aient été rapportés un ou plusieurs témoignages d’une détonation du ventilo.

Alors ça peut tout vouloir dire, mais voilà comment on se retrouve à alarmer toute la France pour un incident industriel complètement quelconque (à part l’impact sur la prod électrique, à la limite). Live-tweets et compagnie, hein ! Grande folie !

Et puis derrière, lorsque la presse locale essaye d’en savoir plus dans le courant de la journée, qu’ils ne trouvent personne dans la centrale qui ait été stressé (par contre j’vous parle pas des familles) ou même qui ait entendu quoi que ce soit… Bah la réaction des journalistes et des employés devant cette explosion médiatique (bien réel, elle), elle est assez unanime.

Mais n’essayez pas de caricaturer les médias quand il s’agit d’en faire des tonnes sur un crayon qui tombe par terre dans une centrale nucléaire. Vous n’serez pas à la hauteur des professionnels.

Bonus.

Pas l’même emballement médiatique heureusement, mais rendez-vous compte quand même : y’a un sèche-main qui a fumé dans les toilettes.

Déchets #6 La France, poubelle du monde ?

Dans un documentaire diffusé en prime à la télévision, portant sur l’économie du nucléaire, on a pu entendre Nicolas Hulot dire que la France réceptionnait des déchets nucléaires étrangers, officiellement temporairement. Mais, qu’en raison d’un contentieux avec le Japon, on serait condamnés à garder à notre charge les résidus radioactifs appartenant au Japon.

En effet, le retraitement en France de combustible nucléaire étrangers est une pratique presque aussi ancienne que le retraitement lui-même.

Depuis 1991, la loi française impose que les déchets issus des combustibles usés étrangers soient retournés dans le pays d’origine. Mais pour les contrats antérieurs, et bien, ça dépendait des contrats, s’ils incluaient ou non une clause de retour des déchets.

Ainsi, la France a traité dans les 1600 tonnes de combustible étranger (réacteurs à eau légère, eau lourde, graphite, réacteurs de recherche…) sans clause de retour de ces déchets, donc dont le retour doit être négocié à posteriori, en raison de la loi.

C’est à rapporter à environ 13 000 tonnes de combustibles étrangers traitées en France et 25 000 tonnes de combustible français (borne inférieure, si je n’en ai pas oublié en route), pour relativiser.

Mais voilà, ça fait bien des déchets qui appartiennent à des pays étrangers à qui on avait dit qu’on gardait les déchets avant de changer d’avis suite à une évolution du cadre législatif. Donc faut re-négocier à posteriori.

Les déchets de haute activité, on a commencé à les retourner aux clients étrangers à partir de 1995. On a commencé par le plus pénible et ce qui prend le plus de place, et en fait, on a déjà quasiment fini : de quoi se plaint Hulot ?

Nota : une partie des déchets néerlandais a été expédiée depuis le tracé de ces graphiques.

Et, dans l’absolu : si y’a un pays qui pose problème dans cette histoire, ben c’est la France qui veut changer les contrats des années après. Donc c’est normal qu’il y ait des négociations, parfois des litiges, des contrats et des accords entre gouvernements à re-faire.

Hulot est prompt à dire qu’on est « la poubelle du monde » comme si on allait violer la loi française, les directives européennes et les accords internationaux, mais ça a l’air de l’emmerder qu’on doive discuter avec les clients pour faire les choses proprement ? Que veut-il ?

D’autant plus que, on l’a vu, on a déjà retourné à quasiment tout le monde les déchets de haute activité. Il n’y a que pour l’Italie qu’il y a un point d’interrogation : 67 colis dont le retour n’est pas encore programmé.

Et concernant les déchets de moyenne activité, tout ce qui n’a pas été retourné, il est déjà prévu de le renvoyer. Sachant qu’on n’a commencé qu’en 2009. Exception toutefois, encore, pour l’Italie.

Les deux nuances de rouge sont un bug d’affichage, toute cette proportion est bien constituée de déchets français

Qu’en est-il du Japon à qui Hulot s’en prend un peu facilement ? Il y a deux usines en service à la Hague. Ce sont eux qui ont financé une grande partie de l’une de ces deux usines ! Et ils ont construit une quasi-jumelle chez eux.

Donc vous comprendrez qu’il est difficile d’imaginer qu’ils refusent les déchets qu’ils ont eux-même demandé à produire et produisent eux-mêmes. En fait leur cas est simple : on a commencé à retourner les colis compactés en 2009, et en 2011, paf, Fukushima. À la suite de quoi ils ont opéré un nécessaire chamboulement de leur organisation de la sûreté nucléaire, en passant d’un régulateur très conciliant à une autorité implacable. Et il n’y a pas que les réacteurs qui prennent cher. Ils doivent aussi mettre à de nouvelles normes draconiennes les bâtiments d’entreposage des déchets. Par exemple. Au hasard.

Du coup, à mon avis, ils ne font pas de difficultés, je doute qu’il y ait contentieux, je pense juste qu’ils demandent du temps. Et je ne serais pas surpris qu’Orano la Hague soit très satisfaite de se faire payer pour entreposer les déchets plus longtemps. Autant les Hautes Activités, ça bouffe de la place, autant les Moyennes Activités, ça s’entasse bien.

À mon avis, si contentieux il y a, c’est avec l’Italie. Du coup, Monsieur Hulot, pensez à remercier les antinucléaires très forts chez eux 🙂

Pour transférer des colis de déchets entre pays, il faut définir une spécification des colis entre les clients et les autorités de sûreté. Pour les déchets de haute activité, ces spécifications existent avec la plupart des pays. Instruction en cours en Espagne. Et… Le processus est lancé en Italie. C’est déjà ça, mais il serait temps ! Donc Hulot a peut-être raison en mentionnant des contentieux, mais :

  • Cible le mauvais pays, je pense
  • Se trompe quand même quand il dit que les déchets vont rester en France

Et pour les moyenne activité, spécification approuvée en Belgique, Suisse, Pays-Bas, Allemagne ; processus en cours pour le Japon, l’Espagne et l’Italie.

À noter que l’Italie n’apparaissait pas dans les contrats « sans clause de retour », donc dans leur cas, il a toujours été question de leur retourner les déchets. Et les accords inter-gouvernementaux prévoient fin 2025 au plus tard.

Astrid et la filière sodium

Principes, contexte

Bien que le bruit courait très distinctement depuis déjà des mois, en août 2019 fut officiellement annoncé l’abandon du projet de réacteur ASTRID. Ou, plus exact, son report à la seconde moitié du siècle, ce qui sonne, dans une perspective politique, comme un abandon.

ASTRID, pour Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration, c’était un projet de petit réacteur électronucléaire pour la recherche. 600 MW dans son concept initial (à comparer aux 900 MW des plus petits réacteurs d’EDF en service), puis réduit en cours de projet à 200 MW pour des motivations, essentiellement, de coût.

C’était, par ailleurs – et surtout – un réacteur à neutrons rapides (RNR), refroidi au sodium liquide (RNR-Na). Un descendant des réacteurs Rapsodie, Phénix et Superphénix. On peut d’ailleurs, de par sa localisation et sa puissance, en parler comme un descendant direct de Phénix.

Ces réacteurs sont ceux sur lesquels s’est achevée, sur ce blog, la série de billets sur le cycle du combustible.

En bref : dans les réacteurs actuels du parc français, le combustible nucléaire après usage est retraité pour en séparer les constituants, récupérer les matières valorisables, et en particulier le plutonium. Ce dernier est alors utilisé pour produire du combustible recyclé, le MOx, qui représente environ 10% de la consommation française de combustible nucléaire.

En revanche, ce MOx, après usage, n’est, lui, pas retraité. La qualité du plutonium se dégrade au fur et à mesure des passages en réacteurs, et dans les réacteurs du parc actuel, la limite est atteinte après un seul recyclage (des recherches sont en cours pour envisager de les repousser à deux recyclages, sous conditions).

Les RNR, eux, ne sont pas concernés par la dégradation du plutonium, dont il s’accommodent très bien. Ils offrent donc la possibilité de recycler indéfiniment le plutonium, tout en étant eux-mêmes producteurs de plutonium (au besoin, ils peuvent en produire plus qu’ils n’en consomment, n’ayant pour cela besoin que d’uranium appauvri dont les quantités entreposées sont déjà colossales).

Autrement dit, les RNR pavent le chemin vers une économie circulaire quasiment totale de la matière nucléaire. Pour ne rien gâcher, comparés à nos réacteurs actuels, ils produisent également moins de déchets de haute activité, affichent un meilleur rendement, et sont plus permissifs avec les usages non électriques de l’énergie nucléaire (comme la cogénération).

Les RNR-Na sont une des six filières de réacteurs identifiées au titre de la « Quatrième Génération » (ou Génération IV). Mais, de ces six filières (dont 3 à 4 sont des RNR), le RNR-Na est de loin la plus privilégiée en France et la plus avancée, technologiquement, dans le monde, avec des prototypes ayant servi ou en service dans la plupart des pays dotés d’une industrie nucléaire civile conséquente.

PaysRéacteurPuissance électrique (MW)DivergenceArrêt
KazakhstanAktau / BN-35013519721999
RussieBeloyarsk 3 / BN-6005601980En service
RussieBeloyarsk 4 / BN-8008202014En service
Royaume-UniDounreay Fast Reactor1419591977
Royaume-UniDounreau Prototype Fast Reactor23416741994
USAEnrico Fermi 16019631972
AllemagneKNK II1819771991
JaponMonju24619861995
IndePFBR470En construction
FrancePhénix23319732010
FranceSuperphénix120019851998
ChineXiapu600En construction
Ne sont présentés que les réacteurs électrogènes, sont exclus les réacteurs de pure recherche dépourvu de moyens de production d’électricité.

Revenons à ASTRID, et son abandon. L’explication de cet abandon réside dans le coût de ce réacteur. Actuellement, l’uranium ne vaut quasiment rien, donc son recyclage et l’économie circulaire en général n’ont pas d’intérêt. De fait, les industriels (EDF notamment) n’ont pas de raison d’investir dans la réalisation du prototype. Et, sans soutien public, ce dernier n’est donc pas finançable.

Si l’on peut comprendre ce simple calcul, du fait de coûts élevés pour des bénéfices apparents nuls, on peut déplorer que, dans un secteur aussi stratégique que celui de l’énergie, et aussi long-termiste que celui de l’énergie nucléaire, de telles décisions ne soient arbitrées que sous le prisme de la rentabilité à horizon proche.

Le jour viendra très vraisemblablement où la rentabilité de la filière RNR sera une certitude, mais à cette date, la France, autrefois pilote de la recherche et développement dans les RNR-Na, ne sera plus que dans un rôle de figurant.

Reste à savoir si l’on aura oublié les noms de ceux qui ont forcé la fermeture de Superphenix, encouragé l’abandon d’ASTRID, et ceux qui se sont félicités de l’un et l’autre de ces deux événements…

En chiffres

Les principes du recyclage permis par les RNR-Na sont présentés dans la première partie de ce billet. À présent, entrons dans le dur et proposons quelques chiffrages des bénéfices éventuels de la filière pour le mix électrique français.

Rappelons la composition de la matière nucléaire du combustible de nos réacteurs :

  • Avant usage, environ 4% d’uranium 235 et 96% d’uranium 238
  • Après usage, environ :
    • 1% d’uranium 235
    • 1% de plutonium (sous divers isotopes)
    • 4% de produits de fission et actinides mineurs (futurs déchets)
    • 94% d’uranium 238

J’invite le lecteur à se replonger dans la série d’articles sur le cycle du combustible, au besoin.

Aujourd’hui, est récupéré le plutonium, à hauteur de 11 tonnes par an en moyenne. Dilué dans de l’uranium appauvri, il permet de fournir 120 tonnes par an de combustible MOx, sur les 1200 tonnes de combustible consommées chaque année.

Ces chiffres expliquent que l’on entendre parfois parler de taux de recyclage de 10% (120/1200) ou de 1% (11/1200). Selon que l’on compte en quantité de matière fissile, ou en quantité de combustible (et donc en quantité d’énergie, et donc en quantité d’uranium naturel économisée).

En revanche, comme déjà rappelé en première partie, le MOx après usage n’est, lui, pas retraité.

Notons que, par le passé, l’uranium extrait lors du retraitement (URT)était ré-enrichi pour être réutilisé ; pratique stoppée en 2013 mais qui devrait reprendre durant la première moitié de la décennie 2020. Et, à l’instar du MOx, l’uranium de retraitement enrichi, après usage, n’est pas retraité.

Au bilan de tout cela, on observe que, depuis des années et durant les années à venir vont s’accumuler des réserves d’uranium appauvri (le MOx n’en consomme qu’une petite fraction de ce qui est produit), des réserves de MOx usé, et des réserves de combustible à base d’Uranium de Retraitement Enrichi (URE) usé. C’est ce que l’on appelle les « matières nucléaires » (car un usage futur est envisagé, par opposition aux « déchets nucléaires » dont aucun usage n’est prévu ou envisagé en l’état des connaissances et technologies). Ce vocabulaire défrise pas mal nos amis de Greenpeace qui, vous vous en doutez, préféreraient tout voir appelé « déchets » : ça ferait des déchets en plus gros volumes, plus dangereux, et permettraient d’oublier les perspectives du nucléaire futur. Tout bénéf’ pour leur association, ses discours et le rôle qu’elle se donne.

Notons qu’avec le report aux calendes grecques d’ASTRID, on pourrait être tenté de donner raison à Greenpeace, de se dire « bon, franchement, faut se l’avouer, on recyclera jamais tout ça, donc vaut mieux les traiter comme des déchets ». Mais… Non.

Même sans RNR, re-recycler le combustible usé, on peut le faire. Dans nos réacteurs actuels. Certes, les RNR le feraient cent fois mieux, mais on peut déjà faire quelque chose.

Déjà, comme je le disais, l’URT : on l’a recyclé par le passé, jusqu’en 2013, et on va reprendre cette pratique dans les prochaines années. L’inconvénient, c’est qu’il faut ré-enrichir dans des installations dédiées à cet URT que la France ne possède pas. Il faut donc sous-traiter l’enrichissement aux néerlandais ou, plus souvent, aux russes. C’est prévu par EDF, et ce au moins depuis le Plan National de Gestion des Matières et Déchets Radioactifs (PNGMDR) 2016-2018 :

Page 70

Information reprise dans l’Annexe 6 du rapport du Haut Comité pour la Transparence et l’Information sur la Sécutité Nucléaire (HCTISN) sur le Cycle du Combustible :

Le potentiel offert par le recyclage de l’URT permettrait de porter de 10% à 18% le taux de combustible nucléaire recyclé, voire jusqu’à 25%. Ce point est même acté et consensuel même chez les opposants au nucléaire, car repris à l’issue de la démarche de clarification des controverses en amont du débat public sur le PNGMDR 2019-2021.

Au recyclage de l’URT s’ajoute l’éventualité, annoncée plus récemment et prévue à échéance plus lointaine, de recycler le MOx usé dans les réacteurs actuels. Mais un gros travail de démonstration et de modification des réacteurs et des installations de retraitement et de fabrication du combustible est requis au préalable. Cette possibilité est également actée dans la démarche de clarification des controverses susmentionnée :

Le gain sur le recyclage serait alors de 10% supplémentaires. Ainsi, alors que le taux de combustible recyclé dans le combustible consommé par le parc actuel est actuellement de 10%, ce taux pourrait assez rapidement monter à 18%, jusqu’à même 25% et, à plus long terme, jusqu’à 35% ! Et ce, en dépit de l’abandon d’ASTRID.

Une ouverture, pour finir, sur les avantages induits par le recyclage.

Je rappelle, à toutes fins utiles, que le nucléaire offre d’excellentes performances environnementales lorsque comparé, à production égale, aux autres moyens de production électrique à notre disposition. Toutefois, au-delà de ce fait, les graphiques suivants révèlent que ces performances en premier lieu dégradées par les activités minières, et que donc, moins l’on mine, plus le nucléaire est une technologie respectueuse de l’environnement. Trivial, mais encore fallait-il l’évaluer :

POCP : Potentiel de Création d’Ozone Photochimique
SOx : Oxydes de soufre / NOx : Oxydes d’azote

Ces graphes proviennent d’une étude sur l’impact environnemental du cycle du nucléaire français et sur la comparaison entre le monorecyclage actuel et l’absente totale de recyclage. La comparaison entre ces deux modèles est présentée dans les graphiques suivants:

OTC : Once-Through Cycle (pas de recyclage / TTC : Twice-Through Cycle (monorecyclage)
HLW : High Level Waste (déchets de haute activité)
VLLW : Very Low Level Waste (déchets de très faible activité)
ILW-SL : Intermediate Level Waste – Short Lifes (déchets de faible et moyenne activité à vie courte)
ILW-LL : Intermediate Level Waste – Long Lifes (déchets de faible et moyenne activité à vie longue)

Bref, aussi surprenant cela soit-il (non), recycler est bénéfique pour l’environnement à de nombreux égards.

Et, tout aussi surprenant (non), devinez qui est au front pour expliquer qu’il faut impérativement déclasser les « matières » en « déchets » pour tuer tout progrès du recyclage ?

Impact de la canicule 2019 sur le système électrique français

La semaine du 22 au 29 Juillet 2019 a été marquée par une vague caniculaire ayant d’une part sollicité les moyens de climatisation, et d’autre part mis à rude épreuve les moyens de production électrique – dont le très médiatique nucléaire.

Selon le twittos @buchebuche561, douze réacteurs nucléaires en production à cette période ont du réduire leur puissance pendant cette vague de chaleur, et deux autres, les deux réacteurs de la centrale de Golfech, ont été mis à l’arrêt complet.

En plus de cela, seize tranches étaient à l’arrêt complet pour leurs opérations de maintenance, de rechargement du combustible, ou de visites décennales. D’autres réacteurs encore ont subi des réductions de puissance indépendantes de la canicule, pour des travaux de maintenance spécifiques ou suite à des défaillances.

Au-delà du nucléaire, le vent était très peu généreux, les panneaux solaires souffraient de la chaleur (le rendement baisse avec la température), et la résultante fût une production électrique au gaz substantielle pendant la semaine. Plus encore, la France est devenue par moment importatrice nette. Non pas que le réseau était à ses limites, mais les lois du marché faisaient alors qu’il était plus économiquement intéressant d’importer que de brûler davantage de gaz.

L’hydraulique n’était pas aidée non plus : la petite hydraulique (centrales électriques dites « au fil de l’eau ») était limitée par des débits faibles, et la grande hydraulique (barrages) s’économise l’été pour ne pas vider des réserves d’eau qui seront précieuses en hiver.

Bilan.

Pour l’hydraulique, pas de surprise : une base constante et des pics périodiques, le tout très modeste pour les raisons données ci-avant.

Pour l’éolien c’est pareil, sans la base constante. On voit une remontée le week-end (fin de canicule et temps orageux sur une bonne partie du pays) mais un parc dans l’ensemble à l’arrêt.

Pour le solaire pas de surprise non plus. C’est toujours joli, ça produit pas mal mais loin du maximum malgré l’ensoleillement (cette histoire de rendement), et ça se casse la gueule lors des orages, normal.

Et, enfin, le nucléaire. @buchebuche561 a été voir les motifs de chaque indisponibilité (partielle ou totale) de production, pour savoir lesquelles sont imputables à la canicule, et lesquelles n’ont rien à voir. Un énorme merci pour ce gros boulot ♥.

Du coup, j’ai pu tracer la production, le parc installé (comme sur les précédents graphiques, du coup), mais aussi la production qu’on aurait pu attendre sans les limites imposées par la canicule.

Ça permet de visualiser l’impact de la canicule, qui ne joue clairement pas que sur l’épaisseur du trait. Rien que les 2600 MW de Golfech font mal. Mais ça n’est pas non plus un effondrement.

Les indisponibilités du fait de la canicule restent une minorité des indisponibilités habituelles en été (qu’on doit au fait qu’on veut une disponibilité max l’hiver, donc on concentre la maintenance l’été et l’automne).

Et les imports et exports, pour finir. L’effet week-end encore très visible : remontée de la production éolienne et surtout baisse de la consommation -> On se remet à exporter à bloc.

Je profite de ce dernier cas pour signaler une limite des graphiques radar : les faibles valeurs sont, visuellement, minimisées. Ici, les 0 à 2 GW d’imports, par exemple, sont à peine visibles. Alors qu’une variation de 4 à 6 GW par exemple occupent une aire bien plus grande.

C’est pour ça que j’évite de représenter les différents moyens de production sur un même graphe… Les petites valeurs du solaire (car plus petit parc) sont visuellement encore plus minimisées devant le nucléaire.

On m’a proposé une échelle non linéaire pour compenser, mais j’ai peur que ça embrouille. Donc je reste là-dessus… Mais gardez juste en tête que le radar déforme visuellement en minimisant les petits valeurs (et inversement).

Quelques mots, pour finir, sur l’explication de ces arrêts / réductions de puissance.

Non, les réacteurs n’étaient pas empêchés de fonctionner à cause de la chaleur. Les circuits primaires et secondaires des réacteurs tournent à 200-300 °C, donc ce ne sont pas 10°C de plus à l’extérieur qui vont faire la différence.

Non, le problème n’était pas de pouvoir refroidi le réacteur. Pour la même raison ; quand il s’agit de refroidir un circuit à 250 °C, une source froide à 30 °C fait toujours l’affaire.

Non, la sûreté n’a à aucun moment été compromise. Un réacteur à l’arrêt a besoin de cinquante fois moins de refroidissement (pour ses fonctions de sûreté) qu’un réacteur en production (pour son fonctionnement). Donc, schématiquement, lorsque la canicule atteint le seuil où l’on met le réacteur à l’arrêt, le seuil où la sûreté serait remise en question est cinquante fois plus loin.

L’arrêt / la réduction de puissance des réacteurs est une problématique de protection de l’environnement. La réglementation impose des contraintes sur la température de l’eau rejetée en aval des réacteurs : une limite absolue, et une limite relative. C’est à dire que les rejets ne doivent ni dépasser une certaine température, ni dépasser de X degrés la température en amont, et ce afin de limiter le stress sur la biodiversité aquatique.

Et lorsque la température en amont approche la limite absolue en aval… Il faut réduire l’échauffement, voire cesser de réchauffer l’eau.

Plus d’infos dans ce thread :

L’eau contaminée au tritium de Fukushima

Point de situation au Japon

Ces eaux sont pompées dans la centrale accidentée de Fukushima, où elles sont notamment renouvelées par le ruissellement des eaux souterraines, les pluies et les fuites éventuelles des circuits de refroidissement des cœurs fondus.

Vu l’environnement, elles se chargent en particules radioactives de tous genres : Césium 137 et 134, Cobalt 60, Antimoine 125, Ruthénium 106, Strontium 90, Iode 129 et Hydrogène 3 (tritium), pour les plus gros. Des produits de fission radioactifs et aux demi-vies suffisamment longues pour que leur quantités n’aient pas beaucoup baissé depuis l’accident.

Au fil des ans, TEPCO a mis au point un procédé de décontamination de ces eaux. Double filtration du césium et du strontium par ceux procédés différents (KURION et SARRY), puis désalinisation de l’eau, puis traitement dans l’Advanced Liquid Processing System (ALPS). Ce dernier est constitué d’une unité de coprécipitation et de traitement du fer, d’une autre pour les carbonates. Puis l’eau traverse une cascade de 16 tours d’adsorption de deux types différents.

À la sortie de tout ça, les eaux sont très faiblement contaminées (certains éléments passent même sous les limites de détectabilité), quitte à devoir refaire un passage pour les radionucléides les plus embêtants, et on pourrait presque les rejeter en mer, en conformité avec les autorisations de rejets de la centrale du temps où elle fonctionnait normalement.

On pourrait… Mais KURION, SARRY et l’ALPS ne touchent pas au tritium. Le tritium vous le savez, c’est un isotope de l’hydrogène, qu’on retrouve en général (en tout cas dans ce genre de circonstances) dans les molécules d’eau. Donc aucun filtre, aucun traitement chimique ne peut le séparer de l’eau : il n’est pas dedans, il EST l’eau. Et bien que très peu radiotoxique, on le retrouve en quantités énormes et largement au-dessus de ce qu’on pouvait trouver dans les effluents de la centrale en exploitation. Et donc au-dessus de ce qu’elle est autorisée à rejeter.

Du coup, faute de mieux, TEPCO entrepose depuis des années ces eaux dans des grandes citernes, mais pourrait manquer de place pour celles-ci d’ici 2022, apparemment. Donc l’industriel veut quand même rejeter ces eaux dans l’océan, malgré le tritium.

« Quoi, rejeter des eaux chargées en radioactivité artificielle, au delà des normes autorisées pour la centrale nucléaire, non mais ça va pas… » Du calme. Le tritium, pour rappel, c’est très très peu radiotoxique. Ça veut dire que c’est radioactif, mais une radioactivité très faible, uniquement des rayons β (pas d’α destructeur ni de γ pénétrant) et encore, des β de très faible énergie.

Les rayons β du potassium 40, par exemple (un radioélément naturel présent dans notre organisme) sont 100x plus énergétiques. Et en cas d’ingestion, des rayonnements α seraient encore largement pires.

Il faut donc beaucoup de tritium pour constituer un risque. Beaucoup comment ? Et bien… Beaucoup plus que ce que la centrale rejette ordinairement. Bon, je connais pas en détail le cas de Fukushima ni du nuc japonais… Mais d’expérience, je pense pouvoir deviner comment la limite de rejet a été établie.

L’autorité de sûreté (enfin, ce qui servait d’autorité de sûreté aux japonais) a calculé combien la centrale pouvait rejeter sans que ça soit un gros risque pour les populations et l’environnement. Ils ont trouvé une valeur annuelle (disons arbitrairement 100 TBq/an) probablement supérieure à tout ce que la centrale rejetterait en 40 ans (disons 40 TBq), et c’était con de fixer ça comme limite de rejets annuels. Absurdément élevé.

Alors ils ont demandé à TEPCO combien ils prévoyaient de rejeter annuellement (disons 1 TBq/an), et ils ont autorisé ça + une marge (pour les aléas d’exploitation). Et paf, ça fait une limite de rejets (à, arbitrairement, 1,2 TBq/an).

Indépendante des enjeux sanitaires, et environnementaux, car bien plus basse que ça (100 TBq/an aurait été acceptable de ce point de vue).

Du coup, on comprend que TEPCO aimerait bien faire péter cette limite, sans pour autant faire péter les seuils sanitaires, pour rejeter cette eau (par exemple gratter le droit de rejeter 20 TBq/an).

Et je pense que ce serait une bonne chose parce que des rejets contrôlés, ça peut être bien fait. Entreposer indéfiniment, par contre, c’est courir un risque croissant et inutile d’un accident et donc de rejets non contrôlés, avec des conséquences potentiellement déplaisantes. Tout d’un coup, n’importe où, bof.

Comparaison avec un cas français

Bon, du coup, on peut rejeter un peu plus en mer que ce qui est normalement autorisé pour la centrale. Mais jusqu’à combien, avant d’avoir un impact environnemental ou sanitaire ? Alors j’ai pas les ressources ni les compétences pour improviser une étude d’impact exhaustive, là, sur la centrale de Fukushima. Alors je vais plutôt raisonner par analogie… Mais comprenez que l’analogie a ses limites, donc des marges s’imposeront peut-être.

Je vais faire une comparaison avec la plus grosse source de tritium artificiel au monde depuis la fin des essais nucléaires, j’ai nommé l’usine Orano de la Hague, l’usine française de retraitement du combustible nucléaire usé.

Du tritium, il s’en forme un peu dans le circuit primaire des réacteurs nucléaires, par capture des neutrons par le lithium et le bore présents pour des raisons de chimie et de contrôle de la réaction nucléaire. Il se retrouve dans les rejets des centrales dont on a tant parlé. Mais il s’en forme aussi, et pas qu’un peu, directement dans le combustible ! Parce que certaines fissions produisent non pas deux mais trois produits de fission, l’un étant alors le tritium.

En principe, ce tritium reste dans le combustible. Mais quand le combustible arrive à l’usine de la Hague pour être retraité, ce tritium et tous les autres produits de fission sont libérés et chacun gérés à leur manière. Séparés, concentrés, calcinés et vitrifiés, pour la plupart. Mais, comme dans les réacteurs, le tritium ne peut pas être facilement séparé chimiquement et, compte tenu de sa très faible radiotoxicité, y’a pas vraiment de problème à le rejeter, il se retrouve donc dans les effluents de l’usine qui sont contrôlés, encadrés mais au final rejetés en mer.

Pour une centrale nucléaire, les rejets annuels maximaux autorisés pour le tritium sont de l’ordre de quelques dizaines à une grosse centaine de térabecquerels (TBq). Pour l’usine de la Hague, la limite légale dans les rejets liquides est à 18500 TBq par an. Vous voyez le changement d’ordre de grandeur ? Dans la pratique, toute fois, ils ne sont « que » de 10 000 à 13 000 TBq/an. Quant à ‘impact de ces rejets, j’en ai déjà parlé ici et . Mais on va reprendre les principales conclusions.

Je vais remonter aux chiffres de 2016, parce que je les ai de manière plus détaillés que les années plus récentes. Les rejets radioactifs liquides de l’usine cette année là, ils ressemblent à ça. Attention, échelle log.

Et si on regarde la dose pour la population de référence la plus élevée aux rejets liquides…

Pour ceux qui ne seraient pas à l’aise avec l’échelle log, pour que vous compreniez : les rejets, sans échelle logarithmique, ça ressemble à ça, selon l’échelle :

Pour les doses, c’est plus lisible par contre, donc si vous préférez :

Pourquoi je vous montre tout ça ? Et bien voyez : le tritium, c’est 99,9% des rejets liquides de l’usine cette année là. Mais c’est 0,10% de la dose. Ça relativise plutôt bien, pour la centième fois, la dangerosité du tritium.

Le tritium, dans l’impact radiologique total de l’usine de l’ordre de 15 µSv, il pèse pour 18 nSv. Un cinquième de dose équivalent banane par an ! #BananaForScale. On doit ça à sa très faible radiotoxicité, et à sa dilution super facile dans l’eau. On reparlera un peu de dilution en fin de thread, d’ailleurs.

Maintenant, si on en revenait un peu à Fukushima ? Il faut se demander quelle quantité de tritium TEPCO veut rejeter, pour se demander où on se place par rapport à la Hague !

Les données les plus récentes que j’ai, elles sont là :

Mais elles sont en Bq/L, et secteur de citernes d’eau par secteur. Donc il y a un énorme travail de traitement, pour avoir des Bq, que je n’ai pas le courage de faire ^^

En revanche, la source nous donne une information importante : même en écartant le tritium, une partie de l’eau contaminée n’est pas encore apte au rejet en mer, en raison de concentrations non négligeables en autres radionucléides. Donc même si TEPCO obtenait une autorisation de rejet plus élevée pour le tritium, seule une partie (à priori une majorité) de l’eau pourrait être rejetée, réglant le problème de place, mais il y aurait un travail de décontamination supplémentaire à réaliser pour le reste du stock d’eau, à ne pas oublier le jour venu.

Toujours est-il qu’avec tout ça, on ne connaît pas la quantité de tritium stockée. Donc on va repartir de ce document là, pas trop vieux, que j’ai piqué sur le site du gouvernement japonais.

Page 4, paragraphe 3

7,6.1014 Bq dans 820 000 m3. On va faire les brutes et considérer que le volume et l’activité vont avoir doublé d’ici le jour où ils iront rejeter tout ça. On part donc sur 15.1014 Bq, soit 1500 TBq. L’usine de la Hague, pour rappel, a le droit à 18 500 TBq PAR AN.

Et vu qu’elle rejette autour de 12 000 TBq/an, on pourrait ajouter toute le tritium entreposé à Fukushima dans UN AN de ses rejets sans qu’elle ne dépasse ses limites… Et sans que la dose n’augmente beaucoup (ajoutez 20% à un cinquième de banane…).

Vous comprenez pourquoi je me tape la tête contre les murs (heureusement dimensionnés à pire que ça) quand je vois les cris et titres alarmistes contre ces rejets d’eau tritiée ? Y’a pas vraiment de risque environnemental, dans ces rejets de tritium. Les soucis, c’est d’avoir les autorisations pour rejeter plus qu’actuellement autorisé, et puis les problèmes sociétaux, notamment pour les pêcheurs : les gens, incapables de jauger le risque, ne vont plus vouloir acheter (à nouveau) de poissons de la région ! S’ajoute à cela un aspect politique avec la Corée du Sud, relativement hostile envers le Japon sur le plan économique, qui joue sur ces rejets pour menacer de sanctions économiques.

Bon, allez, il peut y avoir un souci d’ordre radiologique quand même.

Les limites de la comparaison

Les conditions, pour maximiser la dilution, sont vraiment idéales pour la Hague. Les courants y sont exceptionnels (d’ailleurs, on voulait construire un parc d’hydroliennes dans le Raz Blanchard, à cet endroit même !)

Source

Donc les concentrations en tritium et autres radionucléides retombent très très vite quand on s’éloigne. Vous pouvez aller voir vous-même les mesures sur ce site. Par exemple, ci-dessous, on a les mesures de concentration en tritium dans l’eau de mer tout proche du point de rejet à différents moments de l’année. Quelques dizaines de Bq/L, on peut trouver ça dans les eaux douce en aval de centrales nucléaires sans que ça ne soit choquant (si, si!)

Je ne suis absolument pas sûr que le Japon puisse rassembler des conditions semblables pour les eaux entreposées à Fukushima. Là est la grosse limite de la comparaison. Peut-être que le tritium se diluera dix fois moins bien là-bas. C’est juste à garder en tête pour comprendre qu’on ne bazarde pas tout d’un coup (ça, et les autres radionucléides que je mentionnais précédemment).

Après, il y a des parades à cela. Étaler dans le temps les rejets, après tout, s’il faut le faire sur cinq ou dix ans, et bien pourquoi pas ? On peut aussi construire une conduite de rejet qui irait chercher, peut-être sur plusieurs kilomètres (voire un vrai pipeline de 50 ou 100 km) un site mieux agité ? Ou encore rejeter à différents endroits, éloignés les uns des autres, en veillant à ce que les courants ne viennent pas tout concentrer au même endroit.

Mais voilà, je tenais à dire que ce n’est pas parce que la Hague pourrait tout rejeter en moins d’un an qu’il faut que le Japon fasse pareil. Y’a pas le feu, on peut faire les choses le plus soigneusement possible.

Mais attendre sans rien faire indéfiniment, c’est moins défendable.

Des histoires de tritium

L’actualité en France pendant l’été 2019 a été marquée par plusieurs alertes sanitaires relatives à des contaminations au tritium de l’eau douce et de l’eau potable en France, dans la Loire et en Île-de-France.

Sommaire

  • Qu’est-ce que c’est dis-donc que le tritium ?
  • Quels enjeux sanitaires ?
    • Seuils de potabilité et d’alerte
    • Facteurs de dose
  • La polémique
    • Les prémisses : détection d’un pic de tritium en janvier 2019
    • Traitement médiatique chargé
    • Contre-exemple : une article en retard mais soigneusement mauvais
  • Juillet 2019 : l’emballement
  • Octobre : les investigations de l’IRSN

Qu’est-ce que c’est dis-donc que le tritium ?

Le tritium est un isotope radioactif de l’hydrogène que l’on retrouve en général incorporé à une molécule d’eau en lieu et place de l’un des atomes d’hydrogène. Il est produit naturellement dans l’atmosphère, mais en teneurs modestes devant la production de ce dernier par les activités humaines, essais nucléaires et centrales nucléaires.

Il est notamment produit dans les réacteurs nucléaires en tant que produit de fission, ou au sein du circuit primaire par activation neutronique de l’hydrogène, du lithium et du bore.

Très complexe à isoler mais très faiblement radiotoxique (ses radiations sont uniquement des rayonnements beta de faible énergie, 30 fois plus faibles que ceux du Césium 137 par exemple), il est en grande partie piégé dans le combustible et évacué dans l’environnement lors du traitement du combustible usé ; le reste est rejeté dans l’environnement directement par les centrales, en privilégiant dans tous les cas les rejets liquides où la dilution assure un impact notablement plus faible qu’en rejet atmosphérique. Notamment parce que sous forme d’eau liquide, il est vite métabolisé et évacué, et ne séjourne que peu dans l’organisme.

Quels enjeux sanitaires ?

Seuils de potabilité et d’alerte

Les recommandations internationales et retenues en France conduisent à considérer l’eau comme potable jusqu’à 10 000 Bq de tritium par litre d’eau. En revanche, en France est retenu un seuil d’alerte à 100 Bq/L, non pas en raison d’un risque significatif à ce niveau mais en raison de l’anomalie qu’il traduit. En effet, en aval des installations nucléaires, il est attendu de retrouver des concentrations de quelques dizaines de Becquerels par litre, liées aux rejets normaux évoqués plus tôt.

Retrouver une concentration supérieure à 100 Bq/L est donc signe d’une anomalie, qui justifie une investigation afin de s’assurer qu’il n’y ait pas eu d’événement anormal, et notamment de rejets radioactifs multiples dont le tritium serait l’avant-garde, en raison de sa forte mobilité.

Facteurs de dose

Faisons un petit détour technique pour évoquer la notion de facteur de dose. C’est l’occasion pour moi de vous présenter l’arrêté du 1er septembre 2003. Un document de référence en sûreté/radioprotection, qui inscrit dans la loi les facteurs de dose calculés par la Commission International de Protection Radiologique.

Les facteurs de dose, ce sont des coefficients qui permettent de passer, en cas de contamination interne, des activités (en Bq) aux doses (en Sv). Autrement dit, pour une quantité de radioactivité égale, ils donnent la radiotoxicité, le risque.

Pour l’eau tritiée, dans le pire cas (c’est à dire chez l’enfant d’un an) et par ingestion, le facteur de dose s’élève à 64 pSv/Bq. Oui, picosievert. En comparaison, le potassium 40 naturellement présent dans l’organisme ou différents corps vivant, affiche une « dose par unité d’incorporation » de 62 nSv/Bq, car sa désintégration beta est très énergétique. Un Becquerel d’eau tritiée est donc environ mille fois moins nocif qu’un Becquerel de potassium 40.

Ce dernier, on le retrouve par exemple dans les bananes, à hauteur d’en moyenne 20 Bq par banane. Donc le potentiel radiotoxique d’une banane est égal à celui de 20 000 Bq d’eau tritiée. Étant admis qu’une consommation normale de bananes n’a jamais constitué un risque significatif d’irradiation interne, vous comprendrez que des activités en tritium de l’ordre de 100 Bq par litre d’eau bue sont très loin d’être un problème sanitaire.

La polémique

Les prémisses : détection d’un pic de tritium en janvier 2019

L’ACRO, Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest, qui réalise des campagnes de mesures « indépendantes » de radioactivité dans l’environnement, a révélé en Juin une détection anormalement élevée de tritium en Janvier.

Étant habitués à relever dans la Loire, à Saumur, des activités jusqu’à 60 Bq/L, cohérentes en aval de plusieurs centrales nucléaire sur la Loire et la Vienne, ils ont indiqué avoir mesuré en Janvier une activité de 310 Bq/L. L’information a été prise au sérieux par l’ASN, l’IRSN et par EDF qui ont cherché jusqu’à l’automne une origine et une explication – on y reviendra à la fin de cet article.

S’agissant d’une seule mesure sur une campagne de 18 mois, et la valeur dans l’eau du fleuve étant très inférieure aux valeurs guides pour l’eau de consommation, il n’y avait pas lieu de parler de conséquences sanitaires. Les investigations qui devaient être lancées l’ont été, et la population n’a pas pour autant été mise en danger.

Traitement médiatique chargé

Cependant, une affaire de « contamination radioactive » révélée en période d’actualité peu fournie était une occasion inespérée pour la presse qui a abondamment relayé l’événement, avec plus ou moins de précision.

Pas de catastrophe et de titre excessivement anxiogène comme on aurait pu le craindre, mais deux ou trois remarques à faire tout de même.

Concernant les choix d’illustration, pas d’image excessivement anxiogène, caricaturale, ou autre. On a bien deux petits hors sujets, avec Europe 1 qui illustre avec la centrale de Cruas (sur le Rhône) et RTL avec une photo de Nantes (alors que Saumur est à 100 km de là), mais on a échappé aux photographies de tours aéroréfrigérantes de centrales à charbon.

Concernant les titres, à présent : j’aurais bien voulu les classer en fonction de leur caractère plus ou moins anxiogène, mais… Ils contiennent tous le mot « contamination », à juste titre, qui est, je pense, déjà anxiogène à lui seul.

D’ailleurs, un mot pour les journalistes qui me lisent : n’ayez pas peur du mot « contamination ». Il est souvent mis entre guillemets dans les titres, comme pour dire « c’est pas nous qui l’avons dit ! » Mais il ne faut pas avoir peur de ce mot. Un marquage d’un radioélément artificiel dans l’environnement, c’est bien une contamination, par définition. Pas de scrupules à avoir pour l’emploi du mot.

Du coup j’ai plutôt regardé les titres en fonction de leur exactitude. Ceux qui ne malmènent pas l’info, et qui ne l’amputent pas. Parce que, pour moi, l’info n’est pas que l’eau soit contaminée au tritium, ça, c’est un état normal, constant. C’est qu’il y ait eu un pic de contamination, en Janvier, une mesure qui excède d’un ordre de grandeur toutes les autres réalisées, et dépasse le loin les mesures réalisées par l’exploitant. C’est cette anomalie qui intrigue et qui constitue l’information.

Et la plupart des titres reprennent assez bien cette information-là. Avec plus ou moins de guillemets, mais sans rater le fait que la particularité, c’est le caractère « anormalement élevé », comme dit l’ACRO, d’une des mesures.

Certains articles, toutefois, passent à côté. Ils présentent la contamination comme étant une actualité (dans le titre, hein, le contenu est évidemment plus développé). Les gens n’ont probablement pas tous conscience que la radioactivité nous entoure ?

Et puis il y a les titres qui vont trop vite, ou en font un peu trop.

Et France Soir compte en « fois la normale », en confondant en plus la normale avec le seuil à 100 Bq/L.

Toutefois, dans l’ensemble, l’information est bien traitée. Mais.

22 articles. Pas moins de 22 articles et probablement quelques journaux télévisés, pour un pic de mesure ponctuel, local, sans enjeu sanitaire : n’est-ce ultra excessif ?

Avec une contamination maximale mesurée qui est d’environ 30 fois inférieure à la recommandation sanitaire OMS (qui elle-même prend de la marge avec les risques prouvés, notamment en supposant une consommation exclusive de cette eau), ponctuelle… C’est d’un petit événement interne à l’industrie dont il s’agit, qui ne mérite rationnellement qu’un traitement type « fait divers local ». Sans implication autre qu’une enquête interne à réaliser pour la centrale de Chinon. Il est frappant de voir l’ampleur médiatique que ça a pris malgré tout… Et ça a contribué à ce qui a suivi en Juillet.

La gravité perçue par le public des événements nucléaires est basée sur leur médiatisation en premier lieu ; la prise en compte des conséquences arrive bien après dans l’ordre d’importance.

Contre-exemple : une article en retard mais soigneusement mauvais

À une semaine d’écart, France 3 a sorti un article pour revenir sur « l’affaire » précédente, mais avec un article d’une qualité notablement inférieure à la quasi-totalité des précédents.

Nucléaire : du tritium dans les eaux de la Vienne, un danger ?

Commentaire de texte en image :

Juillet 2019 : l’emballement

En Juillet, la même ACRO a publié un communiqué, repris par le Canard Enchaîné et l’AFP, révélant la présence de tritium dans l’eau potable en région parisienne. Et là, les réseaux sociaux se sont enflammés.

Des images fake ont notamment été massivement diffusées, dans lesquelles était indiqué que la Préfecture d’Île-de-France avait pris un arrêté pour interdire la consommation d’eau du robinet.

Des messages audios circulaient sur Whatsapp et Messenger d’une prétendue infirmière indiquant que dans son hôpital, on avait détecté du « titanium » (sic) dans l’eau du robinet et qu’elle n’était plus consommée.

De manière général, une forte incitation était donnée à ne pas boire l’eau du robinet, alors même qu’une vague caniculaire s’abattait sur la France, avec des risques sanitaires très importants, et où le message à faire circuler était au contraire : BUVEZ, hydratez-vous. La désinformation galopante sur cette histoire de tritium était susceptible de faire des victimes.

Qu’en était-il réellement ? Et bien l’ACRO, pour l’eau potable, n’avait pas réalisé de mesure comme c’était le cas pour le pic de janvier, mais avait compilé et cartographié les teneurs en tritium dans l’eau potable mesurées les services du Ministère de la Santé. Il s’agissait donc de données connues des autorités, suivies par celles-ci, et publiques, et dont aucune n’atteignait 100 Bq/L ! L’alerte, pour ne dire la panique, a été massive bien que totalement injustifiée.

Les démentis par la Préfecture et les hôpitaux ont été assez rapides (j’ai en revanche noté la discrétion de l’IRSN et l’ASN, sur les réseaux sociaux et dans la presse), mais la peur et les scandales se répandent bien plus vite que l’information vérifiée et rassurante :

La carte mise en ligne par l’ACRO permet d’ailleurs de constater des communes où l’eau potable est dite « contaminée au tritium » pour des activités inférieures à 1 Bq/L (Paris X, XI, XVIII, XIX et XX par exemple), preuve s’il était besoin que la question sanitaire était exclue de leur démarche visant simplement à alarmer.

Ce récit touche à sa fin, mais je vous laisse profiter d’un article de Checknews qui relate plus en détail les événements de juillet.

Octobre : les investigations de l’IRSN

Si les annonces les plus médiatiques furent celles de juillet, elles ne présentaient aucun intérêt du point de vue de la sûreté nucléaire. En revanche, l’alerte de juin sur la contamination de janvier était à même de conduire à des investigations supplémentaires pour expliquer cette contamination atteignant 310 Bq/L.

L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire a publiés ses résultats en octobre, exposant les hypothèses qu’ils avaient considérées, si elles avaient été retenues ou écartées, et pour quelles raisons.

La première hypothèse envisagée était l’incident nucléaire, un rejet d’effluents radioactifs anormal par EDF. Hypothèse écartée par l’IRSN faute d’événement dans les installations d’EDF justifiant un rejet.

La deuxième hypothèse considérée est un rejet de tritium d’origine industrielle mais n’étant pas issue d’une centrale nucléaire. Mais aucune source potentielle de tritium n’a été identifiée par l’IRSN dans le bassin versant des centrales EDF.

La troisième hypothèse, jugée la plus vraisemblable par l’IRSN, est relative à la méthodologie de prélèvement de l’eau pour en assurer la surveillance et le contrôle. En aval de chaque centrale nucléaire, une « zone de bon mélange » est retenue comme le point à partir duquel l’eau tritiée s’est suffisamment mélangée à l’eau du fleuve pour qu’une mesure soit représentative de la contamination réelle du fleuve, et non pas d’une éventuelle veine particulièrement concentrée. La mesure de l’ACRO aurait pu avoir été réalisée dans des conditions hydrologiques particulières conduisant à déplacer la zone de bon mélange plus loin en aval, conduisant à une mesure non représentative par l’ACRO.

Néanmoins, afin de consolider cette hypothèse, l’IRSN prévoit de réaliser une nouvelle campagne de mesure dans des conditions aussi proches que possible des mesures ACRO.

La note d’information de l’IRSN.

Déchets #4 De génération en génération ?

Très court thread…

Petit rappel sur les déchets nucléaires…
Vous le savez tous, certains, parmi les plus nocifs, demeurent dangereux pendant des durées qui dépassent de très loin la portée humaine.

Aujourd’hui, le risque qu’ils induisent est extrêmement faible : leur gestion, leur entreposage (=temporaire) est aisé. Les risques sont très bien maîtrisés et il n’y a aucune raison de craindre une dégradation de la sûreté à court à moyen terme. Néanmoins, cette sûreté est acquise au prix d’un travail perpétuel de surveillance, de maintenance des installations, et, éventuellement, périodiquement, de reconditionnement des déchets.

Et tant que la sûreté des déchets est assurée de la sorte, chaque génération est en charge des déchets de toutes les générations précédentes. C’est ainsi que, dans ma vie professionnelle, je me retrouve à étudier des déchets produits quand mon grand-père avait mon âge actuel. Et mon salaire pour faire ces études, on le paye au travers de nos factures électriques.
Ce n’est pas grave, c’est même normal : toutes les actions humaines à un instant donné peuvent avoir des répercussions des années après. Je ne blâme personne. Je ne m’en plains pas.

Toutefois, nous parlons de déchets dont la gestion doit être assurée pendant des dizaines de millénaires pour que la sûreté demeure.
QUI peut affirmer que les moyens financiers, humains et technologiques actuels se renouvelleront à de telles échéances ?
Personne, j’espère ? Autrement dit, l’entreposage, comme actuellement, n’est pas durable. C’est une solution viable à court terme et qui engage chaque génération N+1 à continuer l’effort, presque indéfiniment.

De là vient l’idée du stockage : définitif, irréversible. On travaille à mettre en oeuvre un moyen de gestion qui pérennise cette sûreté… Sans requérir, à terme, la moindre implication humaine, financière, technologique. Sans engager nos descendants à continuer l’ouvrage. Et c’est de cet objectif que descend le stockage géologique, un jour concrétisé par Cigéo. Venir assurer le long terme ; libérer les générations futures – passé une certaine date – de cette charge.

Ainsi, vous comprendre que l’entreposage, autrement dit le renouvellement de la gestion court terme que l’on assure aujourd’hui, n’est PAS une alternative au stockage.
C’est une solution d’attente.

Je répète : l’entreposage n’est PAS une alternative au stockage. Ceux qui l’affirment mentent. Par ignorance ou délibérément, mais ils mentent.

L’entreposage, c’est ne rien faire de plus qu’aujourd’hui, et laisser aux générations futures le soin d’agir à notre place. Ou de ne rien faire non plus, continuer comme aujourd’hui, et elles-mêmes déléguer à leurs propres descendances.

Entreposer plutôt que stocker, c’est cacher les questions de long terme sous le tapis.
C’est procrastiner, en se disant que quelqu’un fera bien quelque chose un jour. Ou que l’humanité disparaîtra avant, et advienne que pourra.

Ce pour quoi aujourd’hui militent les antinucléaires, c’est précisément ce qu’ils ont dénoncé depuis les 50 dernières années. Ils ont retourné complètement leur veste, en panique devant l’idée qu’une gestion à long terme soit mise en œuvre… et les prive d’un des principaux éléments de langage dont ils dépendent pour leur business / politique de la terreur.

Un regard d’outre-Manche en complément. 4 tweets à dérouler.

Déchets #3 Greenpeace révèle la carte des déchets radioactifs

Disclaimer :
Ce thread / cet article s’apparente à un débunk d’une publication de Greenpeace France, notamment reprise dans un article du Parisien servant de support à ce décorticage. Retrouvez l’article du Parisien ici. Malgré quelques erreurs dans ce dernier, ce n’est pas l’article que je dénonce, mais le discours tenu par Greenpeace et les pseudo-révélations dont ils se targuent. L’article du Parisien n’est qu’un support, qui a été choisi pour la carte qui y est jointe… Vous allez comprendre dans la suite.

Alors que nous raconte le Parisien ce matin ? Et bien que Greenpeace a établi une carte des sites de stockage et transport des matières et déchets radioactifs, « une carte que nous nous sommes procurée en exclusivité ».

Qu’ils se sont procurés, hein. Elle n’a pas été livrée gentiment avec le communiqué de presse tout prêt-à-diffuser, personne n’irait imaginer ça. #Ghostwriting ? Rhoooo, tout de suite les grands mots…

Bon, cette carte, à quoi ressemble-t-elle ? Celle du Parisien est la même que celle de Greenpeace, à ceci près qu’ils prennent des couleurs différentes pour les axes de transport (on y reviendra) et les sites d’entreposage/stockage.

Carte dans l’article du Parisien
Carte sur le site de Greenpeace France

La version du Parisien a une grande qualité, c’est qu’elle dispose de filtres pour éliminer les points de transport et n’afficher que les entreposages/stockages. Et alléger la carte d’un tas de trucs pas très pertinents.

La carte du Parisien, avec et sans filtre sur les transports

Oui, non, parce que quand même, parlons-en des transports. C’est quoi ce délire de mettre des points pour les transports ? Mettre les routes/voies ferrées en couleur, ou faire des flèches, ça aurait pas été plus pertinent ? Parce que là, les mauvais esprits comme pas-du-tout-moi pourraient très bien aller dire que sur la carte de Greenpeace, les transports servent surtout à remplir des zones qui seraient vides et trop peu anxiogènes sans ça.
Comme ne le laisse pas du tout penser la ligne de points bleus entre Lyon et Dijon, ou les deux lignes qui partent des Pays de la Loire vers Caen. Deux régions bien vides quand on enlève les transports, il est vrai.

Mais bon, s’il n’y avait que ça qui n’allait pas, ça serait la dose quotidienne de peur fournie par Greenpeace, habilement gérée par le Parisien qui fournit ces filtres pour avoir quelque chose d’un peu plus… Factuel. Et ça aurait été bien.
Hélas, y’a d’autres choses qui clochent.
Comme par exemple, les mines. Dans les sites d’entreposage/stockage de déchets/matières (je vais juste dire « sites » dans la suite, sinon c’est chiant), il y a quelques anciennes mines d’uranium.

Alors oui, les mines contiennent leurs propres déchets, donc je conçois qu’on les fasse apparaître sur la carte. Pourquoi pas. Toutefois, sur l’explication de la « méthode » de la carte, Greenpeace nous apprend qu’il y aurait plus de 200 mines. Ils disent aussi n’en faire apparaître quelques unes, j’en compte 15.
Je comprends qu’ils ne mettent pas les 200, mais pourquoi 15, pourquoi celles-là… La méthode ne l’explique pas. De là à dire que c’est pour compléter le remplissage des zones un peu vide…

Au final, sur la carte, déduction faites des points qui représentent des transport (45% du total) et de ceux qui représentent des mines (10%), moins de la moitié représentent de vrais sites. C’est à l’infographie ce que le bourrage des urnes est à la politique, si vous voulez mon avis.

Et si vous le vouliez pas, désolé, c’est fait maintenant.

Bon, la catastrophe médiatique ne s’arrête pas là.
L’inénarrable Yannick Rousselet, chargé de campagne antinucléaire chez Greenpeace France (ce type a pour métier d’être antinucléaire, c’est quand même particulier) nous gratifie dans cet article de quelques habiles tirades à la médiocrité toute Greenpeacesque.

Parce qu’il faut savoir qu’une carte semblable, l’Agence Nationale pour la Gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA) en met une à disposition, actualisée tous les 3 ans, très détaillée, sur le site de son Inventaire.

La carte est très détaillée, munie de filtre pour trier les déchets géographiquement mais aussi par catégorie (très faible activité, haute activité…), par origine… Si la transparence avait un portail, ce serait celui-ci !

Du coup,

Quelle est la valeur ajoutée par la carte de Greenpeace ?

me demanderez-vous ?

Et bien c’est une très bonne question ! Je pense que même les journalistes se sont un peu interrogés, parce que tous les articles que j’ai vu mentionnent la carte de l’ANDRA, je crois.

Et bien ce que nous apprend Rousselet, directeur de campagne antinucléaire chez Greenpeace France, c’est que leur plus-value, c’est de retirer de l’information.

C’est à dire que là où l’ANDRA vous donne les types de déchets, leur volume, leur activité…

Et vous donne des filtres pour une recherche assez fine – sans parler de la possibilité de télécharger les tableurs pour pousser la recherche – Greenpeace vous retire toute information potentiellement utile. Après tout, des déchets nucléaires sont des déchets, non ?

Le meilleur étant la petite sortie de Rousselet dans l’article du Parisien.

« L’Andra mélange les torchons et les serviettes. En y incluant par exemple des déchets issus des activités médicales. »

Donc Greenpeace a appliqué un filtre pour retirer les déchets du médical. Sans doute des déchets gentils. Ou de la radioactivité gentille. Par contre, ils ont retiré toute autre nuance. Et ont laissé mélangés le nucléaire électrogène, militaire, et les mines. Oh, et les industries de traitement des terres rares, qui produisent aussi des déchets radioactifs.

Les torchons, les serviettes, tout ça…

Y’a juste rien qui va dans la démarche de Greenpeace… Ils pompent des données publiques, en font une carte allégée de toute la transparence exigée à l’industrie nucléaire, avec des méthodes douteuse d’accroissement du caractère anxiogène, et se posent en héros.

Maintenant, au-delà de Greenpeace, y’a des trucs pas brillants de la part des journalistes… Je reviens sur l’article du Parisien :

Extrait de l’article

Ben ouais mais non… Ce sont 4% du combustible usé, qui sont vitrifiés… Soit 3000 ou 4000 m3 de déchets. Pas 4% des 1,6 millions de mètres cubes de déchets, ce qui ferait 64 000 m3. Une erreur d’un facteur 15 à 20…

En plus les vitrifiés ils sont entreposés sur les sites où on fait de la vitrif’, donc Marcoule (CEA) et l’usine de la Hague (Orano). Aucunement dans les centrales.

Extrait de l’article

Et là, ça ne va pas non plus. Ça a beau être une revendication de Greenpeace France, faire classer l’uranium de retraitement en déchet, actuellement, ce n’est pas le cas, et tu n’as pas le droit de présenter une revendication comme un fait acquis.

En pratique, VTC (vies très courtes) + TFA (très faibles activités) + FMAVC (faibles et moyennes activités à vies courtes), ça représente 91% du volume de déchets, qui a déjà une solution de stockage à long terme mise en oeuvre.

Le reste représente 142 000 m3 sur un total de 1 619 000. Du coup, dire que 95% nous restent sur les bras… C’est encore foireux.

Je pense qu’on ne pourra pas mieux conclure qu’ainsi :

Déchets #2 Pourquoi la France n’essaie-t-elle pas l’autre technique, l’enfouissement en subsurface ?

On les appelle entreposage, stockage, et « séparation-transmutation ». Dans le vocabulaire courant, la différence entre les deux premiers termes n’est pas évidente, alors on va éclaircir cela.

D’après l’article L542-1-1 du Code de l’Environnement, « l’entreposage […] est l’opération consistant à placer ces substances à titre temporaire dans une installation spécialement aménagée en surface ou en faible profondeur à cet effet avec intention de les retirer ultérieurement. »
Notez le « à titre temporaire » qui a toute son importance, car le même article donne aussi la définition du stockage : c’est « l’opération constant à placer ces substances dans une installation spécialement aménagée pour les conserver de façon potentiellement définitive […] sans intention de les retirer ultérieurement ». Connaître et comprendre ces définitions est capital pour débattre de ce sujet.

Je pense qu’il est intéressant aussi de parler de l’article L542-1 qui mentionne que « La recherche et la mise en oeuvre des moyens nécessaires à la mise en sécurité définitive des déchets radioactifs sont entreprises afin de prévenir ou de limiter les charges qui seront supportées par les générations futures ».

Ce passage est intéressant car il explique pourquoi l’entreposage n’a pas été retenu comme solution aux exigences de la loi de 91 : étant par définition temporaire, l’entreposage consiste à léguer aux mêmes générations futures l’essentiel des charges et risques. L’entreposage n’a d’autre but que l’attente, l’attente de la mise en oeuvre de l’une ou l’autre des deux autres solutions évoquées : le stockage et la séparation-transmutation.
Ce dernier consiste théoriquement à séparer les radionucléides aux demi-vies les plus longues des autres éléments contenus dans les déchets et, par irradiation de ceux-ci, les transformer en éléments à vie plus courte.

Compte tenu des difficultés théoriques, et à fortiori pratiques, dès 2005, il a été admis que la séparation-transmutation n’était pas une alternative au stockage géologique, au mieux un complément, une optimisation.

Et ce, notamment en raison de la difficulté à la mettre en oeuvre sur les déchets déjà produits, et, surtout, en raison de l’impossibilité d’envisager une fin du nucléaire si l’on repose sur cette méthode : il faudrait en permanence avoir des réacteurs pour irradier les déchets produits par des réacteurs. En terme d’irréversibilité totale, c’est le summum – ou, plus pragmatiquement, on en viendrait au final toujours au stockage géologique.

Et même dans une optique d’optimisation du stockage géologique, la séparation-transmutation s’est montrée moyennement convaincante. La transmutation du curium est trop dangereuse par rapport aux gains espérés, seul l’americium serait jouable.
L’IRSN s’est néanmoins prononcé sur ce point également en 2012, dans un avis sur une étude du CEA.

Sur le plan de la sûreté du stockage géologique, les gains escomptés seraient limités. En effet, la transmutation des actinides mineurs ne modifierait pas l’impact radiologique calculé du stockage ; elle permettrait toutefois de diminuer la charge thermique des déchets HAVL, ce qui constitue un élément favorable en termes de réduction de l’emprise souterraine et du volume excavé.

Au final, l’IRSN a considéré que les gains espérés de la transmutation des actinides mineurs, en termes de sûreté, de radioprotection et de gestion des déchets, n’apparaissaient pas décisifs au vu notamment des contraintes induites sur les installations du cycle du combustible, incluant les réacteurs et les transports.

Reste donc le stockage géologique comme seul moyen de gestion à long terme des déchets nucléaires qui respecte l’engagement de limiter au possible la charge pour les générations futures. Article L541-2, alinéa II-3°.

Maintenant, penchons nous, Emilie Cariou, sur ce que vous nous exposez dans Le Point.

L’essentiel de l’interview est intéressant… C’est lorsque vous déplorez qu’il faudrait que « de véritables recherches soient menées sur le stockage en subsurface, qui a l’avantage d’être réversible, et sur la séparation-transmutation », que ça devient honteux. Madame Cariou, le stockage ne peut se faire qu’en profondeur (pour raisons de sûreté à long terme) et sans réversibilité, du moins à long terme, puisqu’ayant vocation à être définitif (Cf. définition dans le code de l’environnement).

Ça, c’est un fait scientifique sur lequel vous n’êtes pas légitime pour revenir. En surface ou faible profondeur, il est impossible de réaliser quelque chose de fiable à long terme, il s’agirait donc d’entreposage.

Donc « stockage en subsurface », c’est impossible PAR DÉFINITION. Ce que vous proposez de réaliser en sub-surface, probablement parce que les lobbies antinucléaires militent activement pour en ce moment, c’est de l’entreposage. Temporaire.

Vous déplorez donc que « d’autres techniques n’ont pas été étudiées » en donnant pour exemple quelque chose d’étudié depuis 1991 et dont il est dit dans le Code de l’Environnement qu’il ne s’agit pas d’une alternative au stockage géologique. Votre proposition est en contradiction avec l’objectif de réduire la charge sur les générations futures, parce qu’elle consiste à faire du temporaire à durée indéterminée. Elle consiste tout simplement à ne rien faire et laisser nos descendants décider et agir.

Je ne pense pas que ce soit par malveillance, mais par ignorance. C’est regrettable, car à peu près tout ce que je raconte est très bien expliqué dans la fiche 7 de la note de synthèse de « clarification des controverses techniques », réalisée par la commission particulière en charge du débat public sur le Plan National de Gestion des Matières et Déchets Radioactifs.
Je parle là d’à peine 4 pages intitulées « Alternatives au stockage géologique profond » d’un dossier faisant partie des premiers documents mis à disposition au lancement du Débat Public.

La note de synthèse complète fait 37 pages très rapides à lire et accessibles à n’importe qui, sans connaissances particulières pré-requises, et a été avalisée par les différents acteurs du débat public, des industriels aux ONG antinucléaires.

Je pense qu’avant de donner votre avis dans la presse, vous auriez du commencer par lire ce document. J’espère au moins que ça sera fait avant la fin du débat public, ça me paraît indispensable pour la rapporteure du PNGMDR !

Enfin, le stockage géologique tel qu’actuellement envisagé est prévu pour être réversible pendant environ un siècle. C’est donc, en quelque sorte, de l’entreposage compatible avec une transformation en stockage. Cela veut dire qu’alors que nous créons des déchets nucléaires depuis bientôt un siècle, on se donne encore un siècle pour la recherche, avant d’engager des décisions irréversibles. Néanmoins, en commençant au plus tôt le stockage géologique, on évite de juste attendre, passifs, pendant tout ce temps : on donne le choix aux générations futures de sceller le stockage géologique, ou de revenir dessus.

Si on se contente d’attendre mieux, sans rien faire, on ne leur laisse aucun choix. Et puis, combien de temps faudrait-il attendre ? Deux siècles ? Mille ans ? Il y a un jour où vous envisageriez de trancher, ou l’on érige la procrastination comme maître mot ?

En résumé, après avoir défendu une option irréaliste par définition, vous terminez en proposant d’attendre passivement, sans prévoir de gestion à long terme des déchets nucléaires.
C’est une opinion approximative comme pourrait en avoir n’importe qui n’ayant pas particulièrement creusé le sujet, à commencer par la documentation mise à disposition par la CNDP. Et de la part de la rapporteure du PNGMDR je trouve que ça craint.

Une version TLDR des essentiels à retenir :

  1. Le stockage c’est définitif, l’entreposage c’est temporaire
  2. Pour les déchets de moyenne et haute activité à vie longue (MHAVL), l’entreposage c’est ce qu’on fait depuis toujours
  3. Il n’est pas envisagé de faire de l’entreposage à renouveler éternellement (générations futures, tout ça)
  4. La séparation-transmutation n’est pas une alternative au stockage en l’état actuel des connaissances
  5. On ne peut pas attendre éternellement en espérant un changement positif des connaissances, un jour
  6. Malgré tout, on n’engage aucune action définitive avant 100 ans
  7. Le stockage est donc la seule voie de gestion à long terme des MHAVL qui ne repose pas sur les géné. futures
  8. Le stockage n’est possible qu’en couches géologiques profondes
  9. Il faut lire la note de clarification des controverses du débat public avant de se lancer dans le débat, elle est vraiment excellente.